Articles Tagués ‘Sonatine’

ppp_2017_betesLes résultats de la 13e édition du Prix Polars Pourpres sont connus depuis tout à l’heure.

Dans la catégorie reine, Colin Niel succède haut la main à Hervé Commère avec son superbe Seules les bêtes paru aux Éditions du Rouergue.
Il devance Sandrine Collette (Les Larmes noires sur la terre) et Víctor del Árbol (La Veille de presque tout).

pdpp_2017_terreDans la catégorie Découverte, un Américain succède à un autre Américain.
Avec son très bon Nulle part sur la terre (Sonatine ; traduit de l’américain par Pierre Demarty), c’est Michael Farris Smith qui succède à Brian Panowich, devant B.A. Paris (Derrière les portes) et David Young (Stasi Child).

Je vous reparle bientôt ici en détail de chacun de ces livres, et notamment des deux lauréats, qui ont tous deux eu ma voix.

 

Félicitations aux heureux lauréats, et à l’année prochaine, pour une nouvelle édition !

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911, paru chez Sonatine en mai 2014, est le deuxième roman de l’Américain Shannon Burke.
Il faisait partie des finalistes des Trophées 813, et pour ma part, c’est un coup de cœur.

Résumé

Ollie Cross a vingt-trois ans et souhaite devenir médecin. En attendant de repasser le concours d’entrée en médecine, il opte pour la profession d’ambulancier, pour continuer à acquérir de l’expérience dans le milieu médical et pour mettre de l’argent de côté. Mais il commence à Harlem, alors l’un des quartiers les plus difficiles de New York, où le quotidien des ambulanciers n’est pas de tout repos. Enfin, encore moins qu’ailleurs.

Mon avis

911, est le second roman de Shannon Burke après Manhattan Grand-Angle, paru à la Série Noire en 2007. Le précédent était déjà réaliste, se déroulait déjà à New York et avait déjà un personnage principal issu du monde médical – un infirmier de nuit. Mais celui-ci est encore plus criant de vérité, et sans doute encore plus fort. Et pour cause, avant d’être scénariste et écrivain, Shannon Burke a été pendant cinq ans… ambulancier… à Harlem.

« On interdit aux chirurgiens d’opérer les personnes qui leur sont proches. Tu sais pourquoi ? Pour garder une distance professionnelle. C’est la raison pour laquelle les gens comme toi et moi sont les meilleurs ambulanciers dont puisse rêver un coin comme Harlem. Nos voisins de Manhattan ont des boulots, ils votent, ils paient leurs impôts. Les gens qu’on a ici, c’est de la racaille. Des parasites. Et dès que quelqu’un essaie de les aider, ils se mettent à hurler, jamais un merci. Je leur souhaite tous de crever. Je leur souhaite tous de se prendre une putain de balle dans le foie et de crever de la mort la plus douloureuse qui soit. Mais s’ils souffrent, s’ils sont mes patients, je les soignerai mieux que Verdis. Et tu sais pourquoi ? Parce que je suis fier du boulot que je fais. Et parce que je ne m’implique pas émotionnellement. Un mec comme Verdis, ça ferait un super travailleur social. Un super infirmier. Mais c’est un mauvais ambulancier. Ma façon de voir les choses, c’est que, pour préserver l’objectivité et la distance professionnelle qui s’imposent, le mieux pour un ambulancier, c’est de détester ses patients. »

L’aspect autobiographique est donc souvent palpable, bien que 911 ne soit pas un document de témoignage mais bel et bien un roman. Et s’il y a sans doute beaucoup de l’auteur dans Ollie, les protagonistes ont leur propre vie de fiction. Les tranches de vie d’ambulancier que nous présente Shannon Burke sont tantôt tristes, tantôt drôles, parfois carrément atroces. Surtout, elles sont trop exceptionnelles pour avoir été inventées – elles sentent trop le vécu de terrain.

« Lorsque la canicule débuta vraiment, le nombre d’interventions des urgences dans la ville passa de 2300 à environ 3600 par jour, pour dépasser parfois les 4000. Au nord de la 125e rue, qui disait canicule disait plus d’irritabilité, plus de fatigue, plus d’inconfort pour les gens qui se massaient sur les trottoirs, les perrons et sous les porches. Ça signifiait plus de meurtres, plus de frictions avec la police. Ça signifiait plus de suicides, plus de violences conjugales, ça signifiait que tout le monde perdait son calme et nous cherchait des poux, et que nous leur rendions la pareille. Ça signifiait qu’on nous refusait nos vacances et nos week-ends, et que la durée du service passait de huit à douze heures, puis à seize. Et nous savions tous cela. Ça faisait partie du job. Et de l’extérieur, rien n’indiquait que nous étions en train de péter un plomb, mais à mesure que les jours se succédaient sans discontinuer, à mesure que nos vies entières devenaient une suite sans fin de lacérations, de blessures par balle, de crises cardiaques, d’asthmatiques, de schizophrènes, de cadavres gonflés, de tout ce que la ville avait à nous offrir dans ce goût-là, je crois que nous perdions de vue ce qui était considéré comme la normalité. Les sirènes, les brancards, les gyrophares, les aiguilles, le sang et les sanglots des familles : c’était tout ce que la vie avait à nous offrir. »

S’il y a beaucoup d’anecdotes au fil des pages, le livre ne se résume pas à ça. L’attention est focalisée sur Ollie et son parcours, bien qu’on nous donne à voir aussi d’autres personnages intéressants, comme son collègue Rutkovsky, qui joue le gros dur pour tenter de masquer ses faiblesses. Avec Ollie, on comprend la difficulté à s’intégrer dans une équipe d’ambulanciers déjà bien soudée, on découvre les joies des brimades pour « tester » la nouvelle recrue qui confinent au bizutage. On découvre la difficulté à gérer ses nerfs et ses émotions lorsqu’on est amené à vivre des horreurs et des scènes violentes au quotidien. On observe aussi les difficultés qu’ont Ollie et ses collègues à mener de front leur vie professionnelle et un semblant de vie « normale », sociale et/ou sentimentale. Avec les horaires décalés et les journées interminables, Ollie peine à trouver du temps pour Clara, son amie étudiante. Certains de ses coéquipiers n’essaient même plus de faire semblant, adoptant un style de vie monacal, entièrement consacrés qu’ils sont à leur métier. Enfin, bien qu’ils soit sensés être là pour sauver des vies, on se rend compte qu’être ambulancier à Harlem, c’est parfois aussi essuyer des insultes, quand ce n’est pas des coups.

911 a reçu cette année le Prix Mystère de la Critique du Meilleur Roman étranger. Cette récompense est méritée tant le texte est d’une rare puissance et criant de réalisme. S’il est magnifiquement écrit, 911 est aussi très sombre et parfois très dur (certaines scènes sont vraiment dérangeantes), et ne doit pas être mis entre toutes les mains. Bien qu’il ne traite pas du même métier, 911 fait souvent penser au superbe Nécropolis, qui avait pour personnage principal un médecin légiste. On ne peut que souhaiter à Shannon Burke que son roman fasse date comme celui d’Herbert Lieberman.

911 (Black Flies, 2008), de Shannon Burke, Sonatine (2014). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Diniz Galhos, 206 pages.

Interview réalisée le 31 mars 2012 dans le cadre du festival Quais du Polar, à Lyon, où Tim Willocks dédicaçait entre autres son nouveau roman, Doglands.

Hannibal le lecteur : Bonjour Tim Willocks. Pour commencer, pouvez-vous nous raconter comment vous est venue l’idée principale de Doglands ?

Tim Willocks : J’ai réellement un chien nommé Furgul, que j’ai récupéré à la fourrière. Il a beaucoup de cicatrices, des traces de plomb dans les flancs, mais je ne sais pas comment il les a eues, ni quelle était sa vie avant la fourrière. Dans les fourrières de Dublin, les animaux ont cinq jours pour trouver preneur avant d’être piqué, et j’ai depuis longtemps à l’idée que mon chien a trompé la mort plusieurs fois. Alors que j’étais en train de travailler sur Twelve Children of Paris, que je viens juste de terminer, je me suis retrouvé comme bloqué. Alors un soir où je n’avançais plus, j’ai écrit la phrase « il était une fois dans les Doglands ». Selon moi, les chiens sont à la fois partout et nulle part, car ils sont invisibles. De là, j’ai commencé à écrire. J’avais juste la première phrase, et pas de réelle ambition. Il n’y avait pas d’enjeu, pas de fierté ou d’ego attachés à ce projet, contrairement à mes autres romans, qui ont une réelle importance pour moi. C’était donc une sorte d’évasion, et à ma surprise, l’histoire était écrite en six semaines. Et parce que je ne connais rien de la vie qu’a eue mon chien avant que je ne l’adopte, j’ai pensé qu’il fallait que je commence l’histoire au début, lorsqu’il était un chiot.

Hannibal le lecteur : Le plus réussi dans ce roman est probablement l’idée de donner à voir et à ressentir le monde dans lequel nous vivons à travers le regard d’un chien. Est-ce que cette idée vous est venue dès le début ?

Tim Willocks : Oui, l’idée d’écrire du point de vue du chien est venue dès le début. C’était une vision très directe, et stylistiquement aisée, avec des mots simples qui semblaient correspondre au point de vue du chien. Le début est écrit encore plus simplement, car il est encore un chiot. Peu à peu, le vocabulaire s’étoffe.

Hannibal le lecteur : Aviez-vous un objectif précis en écrivant Doglands ? Celui d’écrire spécialement pour les enfants peut-être ? Ou était-ce seulement pour vous-même ?

Tim Willocks : Je suppose que mon but était inconscient. J’ai essayé d’écrire inconsciemment, sans trop y réfléchir. L’objectif n’était pas tant d’écrire pour les enfants, que de correspondre au point de vue du chien, qui est lui-même un enfant au début.

Hannibal le lecteur : L’histoire est pourtant assez dure, et ce dès les premières pages.

Tim Willocks : En effet, c’est une histoire rude, en un sens. Furgul souffre et encaisse beaucoup. Mais le rôle du héros est aussi de souffrir. Et plus j’entrais dans l’histoire, plus je réalisais que nous sommes nous-même plus ou moins traités comme des chiens par le système.

Hannibal le lecteur : Si vous le voulez bien, parlons un peu du personnage de Churchill, qui nous a semblé très intéressant.

Tim Willocks : Avec Churchill, ce que je trouvais intéressant c’est qu’il n’y a pas de déception du point de vue du chien, parce que les chiens ne comprennent pas les mensonges. J’ai l’impression que nous vivons dans un monde de mensonges de bien des façons. Les gens mentent tout le temps. Tous ces petits mensonges qui nous entourent dans la rue comme les publicités pour nous dire que c’est ainsi que nous devrions être. En ville, on voit sans cesse des représentations de la façon dont on devrait être, dont on devrait se voir, de ce qu’est la beauté. Tout cela nous dit que nous ne sommes pas assez bien. Et pour de nombreuses raisons, Furgul n’est pas assez bien. Il est mal fichu dès le début. Il est devenu inadéquat le jour-même de sa naissance parce qu’il n’est pas de race pure. Nous sommes dans un monde où le système de valeurs nous dit sans cesse : « pas assez bon », « inadéquat », « essayez encore », « travaillez plus »,etc. et où la plupart des gens ne font qu’« échouer ». Ce monde est un fantastique terrain pour l’échec. On nous fait croire que si on obéit, comme le fait Churchill, si on est sage, si on étudie beaucoup, si on passe des examens… on sera récompensés par une vie de rêve. Mais tout cela n’est qu’un mensonge, une trahison. Avec ou sans diplôme, il y a un taux de chômage affolant chez les jeunes de moins 25 ans. Et sans travail, on ne peut pas être complètement heureux.

Hannibal le lecteur : Vous nous avez dit avoir écrit Doglands en 6 semaines, durant lesquelles vous n’aviez eu qu’à suivre les personnages et le fil de l’histoire. Vous travaillez différemment d’habitude ?

Tim Willocks : Oui, l’autre livre (Twelve Children of Paris, NDLR) m’a plutôt pris 6 ans (rire). Doglands était très intéressant du point de vue du procédé d’écriture car j’ai vraiment pu prendre des libertés et j’ai apprécié cela. Je laissais les personnages aller où ils le voulaient.
Lorsqu’on écrit un livre, il faut savoir qu’il y a beaucoup de pression (qu’elle soit visible ou non), car on essaie de satisfaire les attentes des lecteurs, les envies des éditeurs. Les éditeurs américains sont capables d’envoyer des dizaines de pages de notes de lecture. Quand Thomas Harris a soumis Le Silence des Agneaux à son éditeur, pour prendre un exemple connu, celui-ci lui a renvoyé 35 pages de notes lui disant de modifier une bonne partie de son manuscrit. Il a répondu qu’il ne changerait pas un seul mot, ce qu’il a fait, et bien entendu, avec le succès que l’on sait. Doglands aussi, mon éditeur a voulu qu’il soit modifié, mais je ne l’ai pas fait. Tout ça pour dire qu’en écrivant, il y a la pression de devoir satisfaire les attentes des uns et des autres. Je crois que c’est pour ça qu’à un moment, j’avais arrêté d’écrire Twelve Children of Paris

Hannibal le lecteur : Étiez-vous un grand lecteur, enfant ?

Tim Willocks : Je l’étais effectivement. À 8-9 ans, j’ai lu beaucoup de livres d’Enid Blyton dont la série du Clan des Sept. Je n’en ai pas relu depuis donc je n’ai aucun jugement à porter sur son style. A cette époque-là il n’y avait pas vraiment de fossé entre les enfants et la littérature. Enfant vous lisiez des livres pour enfants, puis de la fiction populaire, et à l’école des œuvres classiques (Dickens par exemple).
Ça me fait penser qu’il y a eu des études récentes suggérant que tant qu’un enfant ne prend pas de plaisir à lire de la fiction, et ce peu importe la qualité littéraire, il ne prendra pas l’habitude de lire. Et l’imagination d’un enfant se développe par son habitude à lire. Les enfants qui lisent auront plus de facilité, pas seulement concernant la créativité, mais aussi dans les mathématiques ou la physique par exemple. Et pour revenir à votre question, je lisais effectivement beaucoup.

Hannibal le lecteur : Vous étiez un grand lecteur enfant… Vous ne l’êtes plus ?

Tim Willocks : Si, je lis toujours beaucoup. Mais quand je suis dans une phase d’écriture, je ne lis pas de romans, parce que je ne veux pas me dire que j’aime ou non le style de l’auteur, ni que ça puisse interférer d’une manière ou d’une autre dans ma façon d’écrire. Je lis plutôt des textes non romanesques dans ces moments-là, des essais, des livres documentaires…

Hannibal le lecteur : Votre traducteur français, Benjamin Legrand, est également un auteur de polar (Le cul des anges, Un escalier de sable, NDLR). Est-ce lui qui a choisi de vous traduire ?

Tim Willocks : Je dirais qu’on s’est mutuellement choisis. Il a traduit La Religion et Doglands. J’espère qu’il traduira aussi les suivants car il a fait un travail fantastique. Il a son propre style, qu’il ajoute à la traduction. Sérieusement, je crains que mes livres soient meilleurs en français qu’en version originale. Mais je ne le saurai jamais car je ne serai sans doute jamais capable de les lire en français.

Hannibal le lecteur : Vous avez donc fini Twelve Children of Paris. Peut-on savoir quand il sera publié ?

Tim Willocks : Il ne sera pas publié avant le printemps 2013 en Angleterre. Pour la version française, cela dépendra donc du travail de Ben.

A lire aussi : la chronique de Doglands.

Un grand merci à Élodie pour sa précieuse collaboration sur cette interview.

© Polars Pourpres / Hannibal le lecteur – 2012