Articles Tagués ‘Sur la route’

Gran Madam’s, paru en février dernier à la Manufacture de livres, est le premier roman d’Anne Bourrel.

Résumé

Virginie, jolie jeune femme, est devenue Bégonia Mars lorsqu’elle a commencé à se prostituer pour pouvoir poursuivre ses études de lettres. En se lançant dans cette activité lucrative, elle pensait tout maîtriser. Mais rapidement, Ludo l’a privée de liberté, privée de tout plaisir. Son impitoyable mac a fait de sa vie une morne succession de passes.
Aidé de Bégonia et du Chinois, Ludo décide d’éliminer le Catalan, devenu trop encombrant. La chose accomplie, le trio décide de quitter La Jonquera le temps que les choses se tassent. Sur la route, ils vont croiser le chemin d’une adolescente en fugue.

Mon avis

En préambule, signalons que Gran Madam’s – nom de l’établissement dans lequel travaille Bégonia – traite du plus vieux métier du monde (mais pas seulement). Anne Bourrel aborde le sujet sans voyeurisme mais frontalement, en adoptant le point de vue de la prostituée. De fait, certaines scènes assez crues pourront choquer les lecteurs les plus prudes. Hormis quelques passages dialogués, qui s’apparentent dans la forme à du théâtre, le roman est narré à la première personne, Bégonia nous racontant son quotidien de prostituée sous l’emprise de son mac, puis la fuite du trio après le meurtre du Catalan.

« Les nuits sont longues l’été quand on a tué quelqu’un. Dans la journée, le ciel est bleu mais il écrase. J’en suis venue à souhaiter être morte à sa place. Être morte à la place du Catalan. J’en suis venue à souhaiter qu’on nous retrouve, qu’on nous arrête, qu’on nous juge. Qu’on nous vomisse. Qu’on nous le dise enfin qu’on est des horreurs. Il me faudra garder ça tout le temps collé au corps ? La mort du Catalan collée au corps ? »

Durant leur virée, ils tombent sur une jeune fugueuse quelque peu enrobée et pas spécialement paniquée (elle n’en est pas à sa première escapade). Ils décident de la ramener chez elle. Les parents de Marielle leur en sont reconnaissants et leur proposent de rester quelque temps chez eux. Nous sommes en été, il fait très chaud, et le trio partage son temps entre les coups de main au couple, qui tient une station-service, et le farniente, bronzage, repas arrosés qui n’en finissent plus, piscine, etc. Les habitants du village ne voient pas tous d’un bon œil leur arrivée, les jugeant un peu louche, et commencent à jaser derrière leur dos.

« Au Gran Madam’s, je ne possédais qu’un seul livre, celui que j’avais dans la poche de mon manteau le jour où ils ne m’ont pas laissée repartir. C’était une traduction d’une pièce de Sarah Kane. J’ai demandé à Ludovic qu’il m’apporte d’autres choses et des romans aussi, mais il ne l’a jamais fait. Il me menaçait souvent de me confisquer mon unique bouquin. Je le cachais dans des endroits différents, dehors le plus souvent, dans un trou sous la haie qui entourait la boîte, bien emballé dans deux ou trois sacs en plastique. J’allais toujours le rechercher de nuit. De jour, il ne fallait même pas y penser. […]
Il n’a rien voulu savoir et l’a déchiré et l’a jeté par la fenêtre. Ça a fait un bruit d’oiseau apeuré, les pages du livre jeté.
Pas de livre et c’est tout, il a gueulé. Il m’a tiré les cheveux et m’a envoyé un coup de poing dans le ventre en me traitant de grosse emmerdeuse d’intello de ses deux. J’ai retrouvé quelques pages derrière un massif juste sous ma fenêtre et je les ai glissées dans mon Sarah Kane que je chérissais encore plus qu’avant. J’aurais tellement aimé avoir plein de livres à lire. »

Assez court – à peine deux-cents pages –, Gran Madam’s est joliment écrit et parfois très émouvant, comme lorsque Virginie nous raconte son amour de la lecture, plaisir innocent que lui a pourtant interdit Ludo. Si l’on se doute que tout ne va pas forcément très bien se terminer, Bégonia profite de la virée pour profiter de nouveau à des plaisirs simples : lire, se baigner, prendre le soleil, ou encore flirter avec Ali, joli métis qui ne semble pas non plus indifférent aux charmes de la jeune femme.

Sur un sujet pas forcément facile à traiter, Anne Bourrel s’en sort admirablement. L’écriture de ce drame – son premier roman – est très agréable à lire et semble présager de bonnes choses. Espérons qu’elle en écrira d’autres, au moins aussi bons.

Gran Madam’s, d’Anne Bourrel, La Manufacture de livres (2015), 187 pages.

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Road Tripes, qui vient de paraître, est un roman de Sébastien Gendron, le premier de l’auteur bordelais publié chez Albin Michel.

Résumé

Vincent aurait pu être pianiste professionnel. Il aurait aussi pu reprendre le cabinet dentaire de son père. Il aurait pu être heureux. Sa femme et sa fille auraient pu rester avec lui. Mais le destin en a décidé autrement et il se retrouve seul, déprimé, à glisser des prospectus dans des boîtes à lettres. C’est comme ça qu’il rencontre Carell, aussi sympa d’apparence qu’il paraît bête. Le jeune homme le convainc de tout laisser tomber le temps d’une virée en voiture.

Mon avis

« Aujourd’hui encore, je ne sais pas pourquoi je suis monté dans cette voiture. Sans doute parce qu’un autre que moi en avait décidé ainsi. Je sais juste que la portière s’est ouverte, la portière s’est refermée. Entre les deux, j’ai eu le temps de m’asseoir et de boucler ma ceinture. »

Encore peu connu du grand public, Sébastien Gendron n’en est pas pour autant à son coup d’essai. Après avoir publié une demi-douzaine de polars chez Baleine et quelques autres petits éditeurs, le Bordelais débarque chez Albin Michel avec Road tripes.

On y retrouve la patte de l’auteur : l’humour, les personnages déjantés et les situations loufoques.

Les protagonistes, Vincent et Carell, deux pauvres types paumés à souhait, forment un duo qui fonctionne bien. L’intellectuel et le demeuré, l’indécis et l’impulsif, le calme et le bestial : ils forment une drôle de paire, plutôt complémentaire. Ensemble, entraînés l’un par l’autre dans leur délire auto et destructeur, ils vont rallier Bordeaux à Montélimar en semant le chaos sur leur passage. Pas d’intrigue à proprement parler, juste un départ, et tout plein d’embûches avant d’éventuellement rallier l’arrivée.

« Le jour serait levé d’ici une heure. L’horizon commençait déjà à rosir. Avec la fatigue accumulée, je sentais revenir l’angoisse, la colère, le manque, la frustration. J’en voulais à Marie de m’avoir viré de chez nous, ça au moins c’était simple. Mais j’en voulais aussi à ma mère et à mon père pour toutes les bonnes choses qu’ils avaient faites pour moi, alors qu’au bout du compte je n’en valais pas le coup. J’en voulais à Carell, sans doute de m’avoir sauvé des eaux, ça aussi, ça coulait de source. Mais plus bizarrement, j’en voulais aussi à ma fille, peut-être d’avoir été conçue par un type qui n’a jamais su ce qu’il voulait. »

L’humour est bien présent, dans les situations « abracadabrantesques » dans lesquelles l’auteur prend un malin plaisir à fourrer ses personnages (le collectionneur de voitures, la secte, etc.), mais aussi dans les dialogues, pas piqué des vers et généralement efficaces.

« Carell était juste un connard quand moi j’étais un con. Carell était bas du front quand j’étais diplômé, cultivé, enfin un type normal qui menait sa barque comme il le pouvait. Carell ne réfléchissait pas, il avançait, et j’avais suivi parce que j’avais toujours été incapable de faire des choix et que je me sentais en sécurité dans le sillage de quelqu’un qui prenait les décisions à ma place. Tout ce que je devais à ce type, c’était d’avoir ajouté à mes propres problèmes une quantité astronomique d’emmerdements qui relevaient désormais des assises. »

La musique, via l’auto-radio, est assez présente, et une playlist récapitulant les titres écoutés figure en fin d’ouvrage. C’est éclectique, allant des pianistes jazz (Dave Brubeck, Bill Evans) au classique (Chopin, Liszt) en passant par la variété française. A signaler, une scène assez exquise où Vincent et Carell s’écharpent quant au talent (ou pas) de Johnny Hallyday.

« Déclencher un incendie, je n’avais jamais fait. Agresser un motard, non plus. Provoquer un accident de voiture, encore moins. La course-poursuite avec la maréchaussée, en toute logique, était elle aussi une première. Je découvrais un monde, celui de la route, où tout devenait possible. On prenait le volant et tout pouvait commencer. J’étais en train de comprendre ce grand sentiment de liberté qui suintait des road movies américains. Carell et moi, on était Peter Fonda, Dennis Hopper, James Taylor, Warren Oates, Robert Blake, Barry Newman : les aigles du bitume, les seigneurs de la ligne discontinue, les princes du pot d’échappement. »

S’il ne s’agit peut-être pas du meilleur Gendron à ce jour, ce Road tripes a le mérite de faire passer un bon moment. A bord du bolide, on ne voit pas passer les 282 pages (ou 4006 km, la numérotation des chapitres correspondant au kilométrage effectué par les compères), qui défilent comme le paysage, à grande vitesse.
Une bonne entrée dans l’univers déjanté de cette voix singulière du polar français qu’est Sébastien Gendron. À poursuivre avec son excellent Poulpe Mort à Denise ou sa parodie de roman d’espionnage Taxi, take off & landing, à moins que vous n’ayez déjà prévu Quelque chose pour le week-end.

Road tripes, de Sébastien Gendron, Albin Michel (2013), 282 pages.