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Si la littérature jeunesse vous intéresse, vous allez être servi-e. Je m’y remets pour des raisons professionnelles alors autant en parler ici, au moins quand les romans en valent la peine, ce qui est le cas avec celui-ci

Mon Vaisseau Te Mènera Jeudi Sur Un Nuage est un roman jeunesse de Marcus Malte (bien connu des amateurs de polar) paru l’an dernier dans la collection Tempo chez Syros.

Résumé

Romain, passionné d’astronomie, a une petite soeur atteinte d’un cancer. Un roman qui parle d’un sujet grave, mais qui donne avant tout envie de faire face et de vivre : il y a beaucoup de choses que nous ignorons, mais, à l’échelle d’une vie humaine comme à celle de l’univers, un miracle est toujours possible.

Mon avis

« C’était marrant. J’étais content de voir Juju rigoler avec ses copines. Celui-là, c’est un souvenir que je voudrais garder dans ma mémoire. Un de ces souvenirs qui font que ceux qu’on aime continuent à vivre longtemps, comme avait dit papa. »

Bien que le sujet traité soit grave – Marcus Malte arrive à nous rendre cette histoire plutôt agréable. Évidemment, des passages sont émouvants, mais il n’en fait jamais trop niveau pathos, et aussi paradoxalement que cela puisse paraître, il n’insiste pas plus que ça sur la maladie ou l’hôpital, le récit étant davantage centré sur la perception des choses qu’a Romain, le grand-frère de Justine.

S’être mis au niveau d’un enfant – le récit est raconté par Romain à la première personne – avec la part d’innocence et d’ignorance que cela comporte, a sûrement aidé l’auteur à rendre ce sujet moins lourd, et bien sûr à faire que les jeunes lecteurs s’y intéressent.

« C’est peut-être le hasard. La chance. Ou quoi d’autre ? Il y a cinq milliards d’année, la Terre n’existait pas. Elle s’est formée en même temps que les autres planètes du système solaire, mais c’est la seule sur laquelle la vie a réussi à se développer. On n’a pas encore trouvé de véritable explication à ce phénomène. On ne sait pas tout.
C’est peut-être juste un monstrueux coup de bol. Elle s’est trouvée suspendue dans le vide pile à l’endroit où il fallait. À la bonne distance du Soleil. Un peu plus loin, c’était fichu. Plus près, c’était cuit. Une chance sur combien de milliards pour que ça marche, cette histoire ?
N’empêche que ça a marché. Il n’y a que sur Terre qu’on peut se rouler dans le sable en été. Il n’y a que sur Terre qu’on peut marcher pieds nus dans une rivière et pêcher des poissons. Et manger un Banana Split.
La planète bleue, on l’appelle. Vue du ciel, elle est très belle. Un jour, sûrement que tout ça se cassera la gueule. On disparaîtra dans l’univers et on ne se rappellera même plus qu’on a existé. Mais en attendant, on n’a pas trouvé mieux. »

Même si cela le tracasse, ne serait-ce que parce qu’il a dû déménager pour être avec ses parents auprès de sa sœur, Romain a d’autres préoccupations que la maladie. Il se sent un peu tout seul, sans pour autant être sûr d’avoir envie de se faire des copains. Surtout, il se passionne pour l’astronomie et est plus incollable sur l’univers que bien des adultes. Les jeunes lecteurs apprendront des choses sur les planètes, et notamment l’astuce mnémotechnique pour savoir les situer par rapport au soleil qui donne son titre au roman.

Bref, un beau petit roman sur un sujet pas facile.



Mon Vaisseau Te Mènera Jeudi Sur Un Nuage
, de Marcus Malte, Syros/Tempo (2011), 114 pages.

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Comme l’an dernier, l’équipe de Polars Pourpres a contacté plusieurs lecteurs de polars avertis / webchroniqueurs pour qu’ils vous proposent les romans qu’ils jugent incontournables cet été.

Neuf personnes (dont bibi) ont mis en avant trois romans à emporter dans vos valises pour les vacances. Les sélections sont disponibles sur cette page.

Une fois n’est pas coutume, j’ai fait la part belle à la littérature jeunesse puisque deux de mes trois choix sont facilement lisibles par des ados (bon, le troisième aussi en fait, les ados lisent de tout…). Bien sûr, ils sont aussi facilement lisibles par des adultes, et c’est tant mieux !

Les trois romans que je vous conseille de lire les pieds dans l’eau, sur la plage, à l’ombre d’un arbre ou partout ailleurs sont…
 

Doglands, de Tim Willocks

Lorsque Tim Willocks s’essaie à la littérature pour la jeunesse, la réussite est encore au rendez-vous. Doglands raconte l’histoire de Furgul, un chiot élevé dans un terrible chenil de lévriers. Il découvre que lui et ses soeurs sont des bâtards et doivent fuir pour ne pas être tués. Le début d’un parcours semé d’embûches pour Furgul, qui rêve de pouvoir libérer sa mère. Roman initiatique mais aussi d’aventure, non dénué d’humour et de critique sociale, Doglands rappelle certains textes d’Orwell ou de Jack London. Un grand livre, qui plaira aux jeunes comme aux moins jeunes.

Voir aussi : la chronique complète

 

Bettý, d’Arnaldur Indriðason Betty

Trop chaud sur la plage ? Passez donc un moment en Islande avec Bettý. Délaissant le commissaire Erlendur le temps d’un roman, Arnaldur rend hommage au roman noir américain, et à James M. Cain en particulier. Bien qu’on sache dès le départ comment va se terminer l’histoire (l’auteur arrange à sa sauce Le facteur sonne toujours deux fois), le texte, construit avec machiavélisme n’en reste pas moins efficace. L’histoire est forte et un rebondissement venu d’ailleurs ne manquera pas de vous laisser pantois. Une vraie réussite !

Voir aussi : la chronique complète

Luz, de Marin Ledun

Luz a 14 ans. C’est le début des grandes vacances. Elle veut avoir un portable et un maillot deux pièces. Un repas estival qui s’éternise, l’apéro qui coule à flot, et voilà Vanier (le meilleur ami de son père) qui la regarde d’une étrange façon. Il lui fait peur et Luz décide de quitter les lieux, pour ne plus le voir et aller se baigner à la rivière. Le début d’une journée cauchemardesque. On s’identifie vite au personnage de Luz, parfaitement crédible. Le cadre, rural, est bien décrit, on s’y croirait. Marin Ledun aborde avec intelligence différents sujets liés à l’adolescence (la découverte de soi, les premières amours, la difficulté des rapports familiaux…) sans jamais tomber dans le côté gnangnan. Une vraie réussite que ce court roman à lire à tout âge. A consommer au camping, les pieds dans l’eau.

Voir aussi : rien du tout pour l’instant car la chronique complète, faut toujours que je la fasse, mais je vais peut-être relire le bouquin d’abord. En tout cas c’est très bon alors allez-y !

Comme pas mal de monde, j’ai toujours trop de choses à lire et pas assez de temps pour le faire, mais si vous voulez me proposer – et surtout proposer aux autres visiteurs du blog – quelques polars (ou même d’autres romans, ou BD ou autres, je ne suis pas sectaire), n’hésitez surtout pas !

Bonnes lectures estivales, bonnes vacances !

Doglands est le cinquième roman de Tim Willocks à paraître en France. Publié chez Syros, il est présenté par son éditeur comme un roman jeunesse mais pourra séduire un plus large public.

https://i0.wp.com/polars.pourpres.net/img/uploads/51RCWD5A1KL._SL500_.jpgRésumé

Dans un chenil que les chiens appellent la « fosse de Dedbone », un homme élève des lévriers dans de terribles conditions. Les meilleurs sont amenés à concourir sur le champ de course. Pour les faibles, les malades et les blessés, une seule option : la mort. C’est dans ces conditions que Keeva, la plus rapide des championnes, met au monde quatre chiots. Lorsqu’ils ont un peu grandi, elle annonce à Furgul que leur père n’est pas un lévrier et lui demande de fuir avec ses sœurs avant que Dedbone ne remarque leur « impureté » et ne les tue.

Mon avis

« Les chiens apprenaient quelques mots de la langue des maîtres, ceux qu’ils entendaient tout le temps comme « Non ! » et « Assis ! » et « Go ! » et « Cage ! » et « Vaurien ! ». Mais le reste n’était que du charabia. Les maîtres se croyaient très intelligents, mais le fait est que les chiens pouvaient apprendre au moins un peu de la langue humaine, alors que les maîtres étaient trop stupides, ou trop paresseux, pour apprendre la moindre bribe de la langue des chiens.
Pas un seul mot.
Les chiens n’avaient pas besoin d’apprendre tous les mots humains, parce qu’ils pouvaient lire ce que les humains ressentaient. La plupart des humains ne pouvaient pas lire les chiens du tout. En fait, ils ne pouvaient même pas se lire les uns les autres. »

On ne présente plus Tim Willocks, ancien psychiatre auteur d’une poignée de romans marquants, souvent salués par ses pairs (Bad City Blues, Les rois écarlates, Green River et plus récemment, La religion). Pour une première incursion en littérature pour la jeunesse, Doglands (traduit par Benjamin Legrand) est une réussite à bien des égards.

Roman d’aventure et récit initiatique à la fois, cette histoire atypique devrait séduire les jeunes lecteurs de par ses nombreuses qualités. Le parcours de Furgul, ce chiot que la vie n’a pas épargné, est un combat de tous les instants, aussi l’action ne manque pas dans ce texte qui rappelle les réussites de Jack London que furent Croc-Blanc et L’appel de la forêt.

« Furgul avait découvert qu’il lui fallait intégrer beaucoup de choses. Il se retrouvait dans un monde de règles. Règles qui n’avaient pas beaucoup de sens, ou pire semblaient totalement injustes. Ces règles étaient les suivantes :
Ne fais pas ci et ne fais pas ça.
Ne vas pas ici et ne vas pas là-bas.
Si tu as une impulsion, réprime-là.
Si tu veux quelque chose, tu ne peux pas l’avoir.
Reste tranquille.
Ne dérange pas les grands quand ils regardent la boite-à-bruits.
Ne te lèche pas le bas-ventre devant la maîtresse.
Et même si les grands font quelque chose, cela ne signifie pas que tu peux faire de même.
Comme le disait Churchill : « Si tu ressens l’irrésistible envie de faire un truc drôle – n’importe quoi de marrant –, alors tu ferais mieux d’imaginer que tu vas enfreindre une nouvelle règle, même si personne ne t’as jamais dit en quoi elle consiste. »

Ici, la grande idée de l’auteur est d’avoir pensé à raconter son histoire du point de vue des chiens, lesquels ne parlent pas le langage des humains, pas plus qu’ils ne comprennent la plupart de leurs agissements. Furgul grandit au fil des pages et saisit de mieux en mieux les comportements des hommes. Ce prisme plutôt original permet à Tim Willocks d’apporter une autre dimension à son texte. Là où les plus jeunes lecteurs auront grand plaisir à suivre les aventures d’un chien prêt à tout pour rester libre et sauver sa mère, les adultes pourront voir aussi une critique à peine voilée de la société néolibérale dans laquelle nous vivons.

« C’était injuste, bien sûr, mais comme l’expliqua Churchill : « Les grands ne te font pas encore confiance. Il faut leur prouver que tu es un bon chien, tout comme moi.
– Ça veut dire que je suis un mauvais chien ? demanda Furgul.
– Eh bien, tu es un petit peu trop sauvage, répondit Churchill.
– Mais je suis sauvage, répliqua Furgul. Et j’aime l’être. Être sauvage, c’est génial !
– Il faut que tu arrêtes de penser de cette manière, dit Churchill. Il faut que tu commences à penser correctement. Les animaux de compagnie ne sont pas sauvages. C’est tout l’intérêt d’être un animal de compagnie. Il faut que tu te mettes au pas et que tu suives les ordres à la lettre. Tu dois t’adapter et coller à la routine. Il faut que tu gardes la queue basse et que tu surveilles ton pipi et tes crottes. En bref, il faut que tu restes à ta place, sans semer de perturbations. Sinon, eh bien – qui sait ? – ils pourraient arrêter de nous nourrir ! Et alors, qu’est-ce qu’on deviendrait ?
– Donc, il faut que j’arrête d’être sauvage en échange d’un bol de petites croquettes marron ?
– Voilà, c’est ça ! fit Churchill. T’es plus dégourdi que t’en as l’air.
– Ce que tu veux dire, c’est que nous devons vivre avec la queue entre les pattes ?
– Bien sûr, dit Churchill, secouant le pathétique petit morceau de boudin qui lui tenait lieu de queue. N’est-ce pas ce que tout le monde fait ? »

En effet, le point de vue animal permet assez aisément, et de manière plutôt légère – Doglands n’est pas exempt d’humour – de dénoncer certains de nos travers, un peu à la manière d’Orwell dans La ferme des animaux. Le personnage de Churchill, un bouledogue de compagnie très heureux de sa condition et prêt à obéir à toutes les règles de ses maîtres pour peu qu’il ait ses croquettes, est à cet égard très réussi.

Que les amateurs de Tim Willocks se rassurent, le retour de Tanhauser – le personnage principal de La religion – est annoncé pour bientôt (sans doute 2013 en France). Doglands, roman qu’il a écrit en quelques semaines alors qu’il connaissait quelques difficultés à terminer Twelve Children of Paris, devrait leur permettre de patienter sans déplaisir. Même lorsqu’il se lance dans l’inconnu, force est de constater que Tim Willocks n’en demeure pas moins talentueux. Rien n’est encore sûr, mais il se pourrait bien qu’on retrouve Furgul, le chien courageux, dans un prochain roman.


Doglands (Doglands, 2011), de Tim Willocks, Syros (2012). Traduit de l’anglais par Benjamin Legrand, 343 pages.