Articles Tagués ‘terrorisme’

La Guerre est une ruse est un roman de Frédéric Paulin paru chez Agullo en ce mois de septembre. C’est aussi le premier roman français de la collection Agullo/Noir.

41-zc7p2brqlRésumé

Algérie, 1992.
Les élections sont remportées par le Front islamique du salut. Des généraux – les « Janviéristes » – prennent aussitôt le pouvoir et annulent les résultats du scrutin. L’état d’urgence est déclaré et la chasse aux islamistes est ouverte. Dans ce contexte, Tedj Benlazar, un agent de la DGSE (le renseignement extérieur français) suit de près la situation, et notamment les agissements en coulisse de la DRS (le renseignement militaire algérien), qui pratiquerait la torture dans un supposé camp de concentration pour islamistes. De plus, des accointances pourraient exister entre le DRS et les terroristes islamistes du GIA, mais Benlazar peine à convaincre sa hiérarchie de s’intéresser à la chose.

Mon avis

Loin d’en être à ses débuts mais essentiellement publié par l’éditeur rennais Goater jusqu’à présent, Frédéric Paulin fait son entrée chez Agullo, qui publie là son premier auteur français. Le texte est annoncé comme le premier d’une trilogie consacrée à l’Algérie et à son histoire, ainsi qu’à la montée en puissance du terrorisme islamiste que l’on ne connait désormais que trop bien.

À l’instar d’une Dominique Manotti ou d’un DOA dans son diptyque Pukhtu, Frédéric Paulin, prend son sujet à bras-le-corps, de manière on ne peut plus sérieuse. L’auteur s’est assurément beaucoup documenté et, sans être spécialiste, on imagine bien qu’il n’y a pas de place pour les approximations, historiques ou autres dans son récit. L’auteur n’est jamais rébarbatif et ne noie pas le lecteur de détails inutiles. Pour autant, l’histoire passionnera plus ou moins, selon l’intérêt qu’on peut porter aux divers sujets traités – Algérie, islamisme radical, espionnage – loin des préoccupations et du vécu de certains. De plus, bien que l’auteur soit clair, il n’est pas toujours évident de s’y retrouver dans ces histoires d’espionnage, de contre-espionnages, d’agents doubles et d’intérêts géopolitiques et stratégiques divers et variés.

Les personnages sont dépeints avec justesse et sans manichéisme. La figure de Tedj Benlazar est intéressante, de même que les rapports qu’il entretient avec son mentor, le Commandant Bellevue, un officier d’expérience qui en a vu d’autres.

Passionnant pour qui s’intéresse à l’Histoire du monde et à celle de l’Algérie en particulier, La Guerre est une ruse donne d’ores et déjà envie de poursuivre avec le prochain opus. Pour autant, sa spécificité et la densité de son intrigue et de ses personnages en font une œuvre qui ne conviendra pas à tous les lecteurs de polars.

La Guerre est une ruse, de Frédéric Paulin, Agullo/Noir (2018), 384 pages.

Je suis Pilgrim est le premier roman de l’Américain Terry Hayes. Il est paru en France en 2014 aux éditions Jean-Claude Lattès.
Il vient de remporter le Prix Polars Pourpres dans la catégorie « Découverte ».

Résumé
Macabre découverte dans un motel new-yorkais : le corps d’une jeune femme est retrouvé, assassinée de manière à la fois atroce et « propre », en ce sens où le tueur n’a laissé aucun indice. Pire pour Scott Murdoch – l’un des nombreux noms d’emprunt de ce spécialiste du renseignement –, il semblerait que l’assassin se soit inspiré de son manuel de criminologie pour ne laisser aucune trace derrière lui. Intrigué, l’agent spécial se lance à la poursuite de ce mystérieux tueur lorsque la Maison Blanche fait appel à lui pour une toute autre raison, une affaire de terrorisme de la plus haute importance.

Mon avis
Je suis Pilgrim est le premier roman de Terry Hayes et ça se voit, en ce sens où comme bien des premiers essais il a de la fougue, du rythme, quelques très bonnes idées mais aussi pas mal de défauts ou de maladresses. Commençons par là.

600 pages : le roman souffre de quelques longueurs et notamment de redites. L’auteur ne fait pas assez confiance à la mémoire du lecteur et se sent parfois obligé de lui rappeler ce qui s’est passé précédemment ce qui est un peu pénible. Le narrateur fait parfois très « Américain de base » et a quelques idées bien arrêtées, notamment sur les musulmans, qui pourront surprendre voire heurter certains lecteurs plus ouverts d’esprit. Surtout, le roman souffre d’un (non-)choix de narration assez particulier. Fallait-il opter pour un narrateur à la première personne ou un narrateur omniscient ? Il semblerait que l’auteur n’ait pas su trancher. Il nous propose au final un hybride un brin perturbant et parfois assez bancal : un narrateur à la première personne devenu omniscient a posteriori, car Pilgrim nous raconte l’histoire une fois qu’elle s’est terminée. Quand le récit s’intéresse à lui, pas de problème, mais quand il suit le parcours du Sarrasin, le rendu est un peu spécial et les formules du type « comme on le découvrirait par la suite » pour nous rappeler qui parle sont fréquentes et quelque peu maladroites.

N’allez pas croire pour autant que Je suis Pilgrim est un mauvais roman. Il se lit bien, voire très bien, suspense aidant. L’intrigue principale, sur fond de terrorisme à l’arme bactériologique, est bien construite et fait froid dans le dos par certains aspects. Mais d’autres intrigues annexes – l’enquête en Turquie – sont au moins aussi passionnantes. L’auteur s’est documenté et parvient à nous faire découvrir des choses sans tomber dans l’étalage de connaissances. Enfin, les personnages – qu’on les apprécie ou non – sont bien brossés et on comprend sans peine leurs motivations. Malgré l’atrocité de ce qu’il s’apprête à faire, le Sarrasin reste humain car Terry Hayes a pris le temps d’installer son personnage et de nous faire comprendre comment ce jeune homme en est arrivé là. Un beau rôle de « méchant ».

Si l’on peut trouver un certain nombre de défauts à Je suis Pilgrim, non rédhibitoires pour l’essentiel – le choix de narration étant de loin le plus gênant – il n’en demeure pas moins un thriller globalement efficace. S’agissant d’un premier roman, il laisse à penser que Terry Hayes pourra nous proposer à l’avenir d’autres opus plus aboutis.

Je suis Pilgrim (I Am Pilgrim, 2012), de Terry Hayes, J-C Lattès (2014). Traduit de l’anglais par Sophie Bastide-Foltz, 600 pages.
Existe aussi au Livre de poche, 2015, 912 pages.