Articles Tagués ‘violence’

Les Féroces, paru il y a quelques jours en Equinox, est le premier roman de Jedidiah Ayres traduit en français, par Antoine Chainas en l’occurrence.

pol_cover_30086Résumé

« Politoville », c’est un hameau en plein désert, au sud de la frontière séparant le Mexique des États-Unis. Il n’est pas officiellement répertorié et, propriété de groupes mafieux, les lois classiques n’y sont pas appliquées. Tout ce qu’il y a de criminels et autres fugitifs s’y retrouvent, ainsi que de nombreuses femmes, devenues prostituées, parfois très jeunes et plutôt de force que de gré.
L’une d’elle s’échappe et planifie une vengeance à la hauteur des souffrances subies.

Mon avis

Premier roman de Jedidiah Ayres, Les Féroces porte bien son nom et n’est assurément pas à mettre entre toutes les mains. Ces quelque cent-vingt pages sont un concentré de violence et certaines scènes, très visuelles, sont particulièrement dérangeantes. On parle là de violences physiques – déferlantes de coups et autres sévices – mais également, plus insidieuses, de violences psychologiques, principalement à l’égard des « Maria », ces jeunes Mexicaines arrachées à leur famille, souvent pour régler une dette, et passant du statut de monnaie d’échange à celle d’esclaves sexuelles. Les hommes peuplant ce récit n’ont d’hommes que le nom car ils sont en vérité bien plus proches d’animaux sauvages de par leur comportement consistant pour l’essentiel à assouvir leurs pulsions primaires.

L’écriture de Jedidiah Ayres est minimaliste – exit les longues descriptions – mais montre tout. Certains lecteurs trouveront sans doute que l’auteur aurait pu être plus elliptique et nous épargner bien des détails. D’autres y trouveront peut-être, non pas leur bonheur mais ce qu’ils recherchent dans ce type de récit. Pour autant, la plume de l’auteur est parfois empreinte d’une espèce de lyrisme et de connotations quasi mythologiques. Le romancier évite aussi de sombrer dans le manichéisme en faisant intervenir des personnages plus ambigus qu’il n’y paraît.

Aussi puissant que dérangeant, ce récit, intéressant mais très difficile à lire par moments, aurait peut-être gagné à suggérer davantage qu’à montrer, à l’instar du Requiem pour Miranda paru il y a peu dans la même collection. Faisant penser à une espèce de Machete littéraire, l’humour en moins, ces Féroces se méritent et l’on n’a pas spécialement l’envie de se replonger de sitôt dans un autre roman de Jedidiah Ayres si l’auteur persiste dans ce genre. Mais d’autres l’auront peut-être ?

Les Féroces (Fierce Bitches, 2013), de Jedidiah Ayres, Les Arènes/Equinox (2018). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Chainas, 122 pages.

Publicités

pol_cover_30083Un feu dans la plaine est le premier roman de Thomas Sands, dont on ne sait pas grand chose.

Résumé

On ne connaît pas son nom. On sait juste qu’il a vingt-trois ans. Et déjà une chienne de vie derrière lui. Son père parti. Sa mère licenciée, puis le chômage. Pas de goût pour l’école, pas de goût pour grand-chose, les premières conneries, la bécane volée, le contrôle de police qui dérape, la prison.
Maintenant, il est sorti, et bien décidé à faire péter le système, d’une façon ou d’une autre.

Mon avis

Ce n’est sans doute pas un hasard si ce court premier roman – 139 pages – a été choisi, avec Racket de Dominique Manotti, pour inaugurer la collection Equinox. Dans son manifeste, Aurélien Masson, transfuge de la Série Noire, explique que le roman noir a toujours été une littérature critique et qu’Equinox entend gratter là où ça fait mal, tel un chien fou qui viendrait mordre les mollets des doux rêveurs pour les ramener à la réalité.
Le protagoniste imaginé par Thomas Sands est plus qu’un chien fou, c’est un loup enragé, qui sort les crocs non pour blesser mais pour tuer, non parce qu’il le souhaite, mais parce qu’il ne peut plus faire autrement.

Le sang, la vitesse, la tristesse, la violence d’être. Sa guerre, sa jeunesse.

Le style, tout en longues phrases énumératives, sans trop de respirations, pourra peut-être dérouter un instant. Mais il fait partie intégrante du récit, comme si la fuite en avant du personnage était aussi comprise dans l’écriture, oppressante, qui n’offre aucun retour en arrière possible.

Au fil des pages, l’auteur évoque, sans entrer dans les détails, la violence du monde actuel. Le chômage, la solitude, l’échec scolaire, les usines qui ferment, délocalisation oblige, l’asservissement des ouvriers, celle des femmes… Pendant que d’autres, dans leurs belles maisons, font tout pour maintenir le statu quo, pour leur plus grand avantage.

L’homme est un loup pour l’homme, ce n’est pas une nouveauté, et au fil des siècles, le constat n’a guère changé. Pour reprendre le questionnement d’un célèbre rappeur, Comment ne pas être un pitbull quand la vie est une chienne ? En loup solitaire, le jeune homme se prépare à secouer sévèrement la meute, à sa façon, définitive.
Se lisant d’une traite, presque en apnée, Un feu dans la plaine est un roman qui sent l’urgence, la nécessité. Il y a des romans pour vivre, et d’autres pour survivre.
Merci qui ? Merci Thomas Sands.

Un feu dans la plaine, de Thomas Sands, Les Arènes/Equinox (2018), 139 pages.

Sur les nerfs, écrit en 1994 mais seulement publié en France cette année (par Fayard), est le premier roman de l’Américain Larry Fondation.
https://i0.wp.com/polars.pourpres.net/img/uploads/sur_les_nerfs_larry_fondation_fayard.jpgRésumé
Ou pas… (voir ci-dessous)

Mon avis

Bien difficile de résumer cette histoire qui n’en est pas une mais plutôt une multitude. Au fil des quelque cent-vingt pages qui composent ce texte pour le moins atypique Larry Fondation nous propose des instantanés : de quelques pages, de quelques lignes, parfois même de quelques mots ne formant pas même des phrases. Ce faisant, l’Américain plonge le lecteur dans le côté obscur de Los Angeles, lui faisant voir au ras du bitume la vie de nombre d’habitants des classes populaires et plus défavorisées encore, à mille lieues des stars et des cocotiers des cartes postales.

Tenant parfois presque autant de la photographie ou de la sculpture que du roman, ce texte expérimental – qui est aussi le premier roman de l’auteur, écrit il y a près de vingt ans – ne se donne pas à lire facilement. Pourtant, après quelques pages, le pli est pris et l’on observe avec curiosité cette galerie de personnages que nous donne à voir Larry Fondation. Chacun d’eux est pris dans le tourbillon de la vie, frôlant la mort ou l’amour, espérant une plus belle existence et essayant de l’atteindre, sans toujours prendre le plus droit chemin.

Une expérience de lecture des plus étonnantes.


Sur les nerfs (Angry Nights ,1994) de Larry Fondation, Fayard (2012). Traduit de l’américain par Alexandre Thiltges, 117 pages.