Les Mains vides est un roman de Valerio Varesi, paru chez Agullo en 2019 dans une traduction de Florence Rigollet.

Résumé

Parme, au cœur de l’été.
Le corps de Francesco Galluzzo est découvert dans son appartement. Le commerçant a été roué de coups mais rien ne semble avoir été volé. Quid du sachet de cocaïne retrouvé dans sa voiture ? Deal ? Règlement de compte ? Tout ça ne semble pas très clair aux yeux du commissaire Soneri, qui pense cependant que la victime, au train de vie curieusement dispendieux eu égard à ses revenus, menait des activités parallèles à sa boutique de prêt-à-porter. La piste financière va rapidement le conforter dans cette idée et le mener vers Gerlanda, un restaurateur prompt à prêter de l’argent à des personnes en difficulté… de manière tout à fait intéressée.

Mon avis

On ne présente plus Valerio Varesi dont ce roman est le quatrième publié par la maison bordelaise Agullo. Le romancier italien, souvent comparé à Georges Simenon n’a pas son pareil pour dépeindre des atmosphères. Les Mains vides n’échappe pas à la règle et la canicule de ce torride mois d’août liquéfiant chaque Parmesan est le personnage central de ce roman d’enquête au rythme assez particulier. Soneri n’est pas un énervé et l’auteur italien ne fait pas dans le thriller, c’est un fait, mais cet opus pousse la chose encore un peu plus loin. À l’image de ses habitants, engourdis par la chaleur suffocante, Parme semble s’amollir et le commissaire peine à faire progresser son enquête dans cette torpeur seulement mise à mal par quelques feux de poubelle – une grève fait rage contre la fermeture d’une usine.

Comme à l’accoutumée, la gastronomie est à l’honneur, tout comme certaines réflexions passionnantes. Ici, l’intrigue amène Soneri et l’usurier Gerlanda à se poser des questions, et le lecteur avec eux, sur ce que la financiarisation de l’économie implique, notamment la transformation en profondeur et à marche forcée du centre des métropoles. À cet égard, le personnage de Gondo, le vieil accordéoniste qui se fait voler son instrument en début d’ouvrage, est assez intéressant. Il est comme le témoin d’une époque qui s’éteint en même temps que les idéaux de certains Parmesans.

Malgré sa lenteur et son côté assez plombant – on déprime un peu avec les personnages – cette quatrième enquête du commissaire n’en demeure pas moins un très bon roman noir. La sixième enquête de Soneri, La Maison du commandant, vient de paraître.


Les Mains vides (A mani vuote, 2018), de Valerio Varesi, Agullo/Noir (2019). Traduit de l’italien par Florence Rigollet, 258 pages.

Nuit bleue est un roman noir de l’Allemande Simone Buchholz qui paraît aujourd’hui dans la toute nouvelle collection Fusion des éditions de l’Atalante, dans une traduction de Claudine Layre.

Résumé

Chastity Riley est procureure à Hambourg. Sa personnalité atypique et quelques déboires passés l’ont amenée à être mise au placard. Désormais cantonnée à la protection des victimes, elle se retrouve ici à l’hôpital à veiller sur un homme mystérieux, sévèrement roué de coups et fraîchement amputé d’un doigt. Bien qu’il finisse par se réveiller, l’inconnu ne semble pas avoir envie de s’épancher ni même de décliner son identité. Riley n’est pas du genre à se laisser abattre. Bières clandestines à l’appui, elle tente d’amadouer l’homme, bien décidée à lui délier la langue.

Mon avis

Nuit bleue est le premier roman d’une toute nouvelle collection, Fusion, lancée aujourd’hui par l’éditeur nantais Atalante, jusqu’à présent connu des amateurs de littératures de l’imaginaire, et plus spécialement de science-fiction et de fantasy. À la tête de ce nouveau projet qui a pour ambition d’explorer les frontières du genre policier : Caroline de Benedetti et Émeric Cloche, deux Nantais ayant déjà à leur actif la revue spécialisée L’Indic.

Nuit bleue, pour en revenir à lui, est la sixième enquête de Chastity Riley et la seconde à être traduite en français, la première, Quartier rouge, étant parue dans un relatif anonymat chez Piranha en 2015. Simone Buchholz a fait le nécessaire pour qu’il soit tout à fait possible de savourer ce titre sans avoir lu les précédents.
On imagine sans peine que l’autrice allemande a mis beaucoup d’elle dans son personnage principal, dotée d’un fort caractère et atypique pour sa profession à bien des égards. Fêtarde, amatrice de bière et de football – en particulier du FC Sankt Pauli, club ouvertement antifasciste qui lui aussi détone dans l’univers du foot – elle est bien plus à son aise dans la nuit et les quartiers populaires de Hambourg que dans les ors des tribunaux.
L’intrigue, sans être folle d’originalité, est solide et mènera rapidement Chastity Riley à s’intéresser à Gjergj Malaj, un intouchable caïd albanais.

La quatrième de couverture nous promet d’ores et déjà que cet opus ne sera pas la dernière aventure de Chastity. Tant mieux, car le cadre de ce polar est peu commun et le plaisir de lecture réel.

Nuit bleue (Blaue Nacht, 2016), de Simone Buchholz, L’Atalante/Fusion (2021). Traduit de l’allemand par Claudine Layre, 240 pages.

Serena est un roman de Ron Rash paru en France en 2011 aux éditions du Masque dans une traduction de Béatrice Vierne.

Résumé

Smoky Mountains, années 1930.
George Pemberton, exploitant forestier aisé, épouse Serena. Alors qu’il craint au départ que la belle ne soit pas faite pour la vie à la campagne, il se rend vite compte qu’elle est non seulement parfaitement à son affaire à cheval ou parmi les bûcherons mais qu’elle sait en plus manier les armes et se montrer sans pitié lorsqu’il s’agit de protéger l’exploitation. Avant de la rencontrer, Pemberton avait eu une brève aventure, et un enfant illégitime, avec une jeune femme du village. Lorsque cette nouvelle parvient aux oreilles de Serena, un processus latent mais irréversible se met en place.

Mon avis

Deuxième roman de Ron Rash à avoir traversé l’Atlantique (après Un pied au paradis), Serena est chronologiquement le quatrième qu’il a écrit, et sans aucun doute le plus abouti.
On se méfie toujours des arguments de quatrième de couverture et des comparaisons flatteuses des éditeurs, souvent à raison. Ici, les allusions au drame élisabéthain et à Macbeth en particulier semblent assez justes, sans qu’il soit question de comparer l’auteur – par ailleurs féru de poésie et poète à ses heures – à Shakespeare. C’est plutôt qu’en termes d’ingrédients, le texte tient davantage du drame classique que du roman noir contemporain.

Comme dans ses autres livres, la plume de Ron Rash fait des merveilles lorsqu’il s’agit de décrire la nature et les paysages sauvages de Caroline du Nord, sans que cela porte préjudice à l’intensité dramatique du texte. Les personnages et leurs tourments, à commencer par le couple autour duquel gravitent tous les autres, George et Serena Pemberton, sont excellemment décrits. Les conditions de travail des bûcherons d’alors sont aussi rudes que les hivers des Smoky Mountains, aussi les morts ne manquent pas dans Serena, qu’elles soient tout à fait accidentelles ou beaucoup moins fortuites. Voraces et sans scrupules, les Pemberton sont craints et prêts à tout pour déforester jusqu’au dernier arbre de la région, dussent-ils graisser quelques pattes ou neutraliser quelques importuns au passage. C’est ainsi qu’au nœud dramatique du récit, il faut ajouter, en toile de fond mais bien présentes, les conséquences du capitalisme et les premières préoccupations écologiques. Certaines scènes sont mémorables et magnifiquement écrites. Même sans avoir vu le film éponyme (sorti en 2014) ou l’adaptation en bande dessinée de Pandolfo & Risbjerg (2018), des images fortes nous restent en tête. On pense aux premières scènes où Serena dresse son aigle par exemple ou à d’autres moments dont il serait plus délicat de parler ici sans trop en dire.

Sans doute le roman ne brille-t-il pas pour l’originalité de ses rebondissements, que l’on pressent en partie, mais là n’était sans doute pas le but de l’auteur. Le texte semble ne pas compter un mot de trop. Lorsque l’on sait que l’auteur l’a écrit et réécrit pas moins de douze fois avant d’en être satisfait, on comprend que le talent, seul, ne suffit pas à produire une telle prouesse.

Serena est au final un roman noir époustouflant mettant en scène une héroïne aussi féroce qu’inoubliable dont on comprend bien, à l’aune de la lecture, pourquoi elle lui donne son nom.

Serena (Serena, 2008), de Ron Rash, Le Masque (2011). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Béatrice Vierne, 380 pages.

Mauvais calcul est un roman d’Anders Bodelsen initialement paru en 1968 au Danemark.

Résumé

Après une journée d’affaires avec ses homologues allemands, Henrik Mörk, cadre d’une grande marque automobile danoise, éprouve le besoin de décompresser. Plutôt que de rentrer chez lui, il va boire un coup dans un bar, et se voit proposer par des jeunes gens d’aller poursuivre la soirée chez l’un deux. Hésitant, Mörk accepte, mais sur place, la soirée vendue comme prometteuse lui file le cafard. Seulement, la maison est isolée, et Mörk n’a pas sa voiture. Un jeune homme, Hostrup, voit qu’il n’a pas bu tant que ça et lui propose de lui prêter son véhicule pour rentrer. A peine parti, dans la nuit et un épais brouillard, les freins donnent des signes de faiblesse. C’est alors que Mörk voit surgir un cycliste et ne peut l’éviter. L’homme meurt sur le coup. Paniqué, il décide de cacher le corps et jette le vélo d’une falaise. Il songe d’abord à aller se rendre au commissariat puis pense à sa femme et à sa fille et change d’avis.

Mon avis

Anders Bodelsen, méconnu en France, est présenté comme l’un des principaux fondateurs de la nouvelle vague du noir scandinave. Né en 1937, il a principalement œuvré dans les années 1960-70 et vu trois de ses romans adaptés au cinéma. Paru en 1968, Hændeligt uheld a connu un certain succès, y compris en France où il a remporté le Grand Prix de Littérature Policière en 1971 dans sa première traduction, Crime sans châtiment, parue chez Stock. Après avoir publié le plus contemporain Rouge encore en 2013, les éditions Autrement décident de donner une seconde vie à ce texte. Ce sera donc Mauvais calcul, dans une nouvelle traduction signée Anne Renon.

On comprend dès les premières pages pourquoi ce roman a connu le succès à l’époque et pourquoi l’éditeur a jugé pertinent de le retraduire. Tenant à la fois du roman noir et du thriller avant l’heure, il est efficace dès son entame, qui plonge le lecteur dans les atermoiements d’un homme ayant involontairement commis l’irréparable (le titre original signifie littéralement « accident fortuit »). Sans l’excuser, on comprend sans mal la conduite d’Henrik Mörk et on en vient à se demander avec lui, comment il va bien pouvoir se sortir de ce mauvais pas. D’autant que l’enquête de police remonte rapidement vers le propriétaire du véhicule, un certain Hostrup. Mörk évite toute sortie au grand jour et se laisse pousser cheveux et moustache, mais cela suffira-t-il ?

Malgré quelques passages moins intéressants (sur le monde automobile ou la construction de la nouvelle maison de la famille Mörk), Mauvais calcul est un suspense encore fringant malgré sa cinquantaine bien sonnée. La psychologie des personnages est particulièrement soignée et le final livre quelques surprises mémorables.

Mauvais calcul (Hændeligt uheld, 1968), d’Anders Bodelsen, Autrement (2014). Traduit du danois par Anne Renon, 375 pages.

Tout le bleu du ciel est un roman de Mélissa Da Costa paru en février 2019 chez Carnets Nord, éditeur qui a malheureusement été contraint de mettre la clef sous la porte depuis (liquidation judiciaire).
Il est depuis peu disponible en Livre de poche.

m02355363242-sourceRésumé

Émile, 26 ans, apprend qu’il est atteint d’une maladie orpheline dégénérative s’apparentant à un Alzheimer précoce. Il va avoir des trous de mémoire, des problèmes à se repérer, de plus en plus de difficultés à pratiquer des choses simples et à se souvenir du nom de ses proches… Son espérance de vie est estimée, au mieux, à deux ans. Ne voulant pas mourir sans souvenirs dans un hôpital, branché à des machines et devant des proches compatissants, Émile décide de profiter au mieux du temps qui lui reste à vivre et de voyager. Mais pour ça, il lui faut trouver un compagnon de voyage. Il met donc une annonce en ligne.

Mon avis

Bien qu’on sache dès les premières lignes comment tout cela va se terminer – par la mort inévitable d’Émile –, on se prend rapidement d’intérêt pour cette histoire assez originale et finalement assez peu larmoyante (c’était une crainte que l’on pouvait avoir à la lecture du résumé et des toutes premières pages). Émile fait donc, via une petite annonce, la connaissance de Joanne, une jeune fille mystérieuse et quasi mutique, toute de noire vêtue, chapeau compris, qui aime s’adonner à la méditation et à la contemplation de la nature. Les personnages et leurs réactions sont globalement très crédibles et on comprend assez aisément leurs choix de vie, provoqué par des évènements divers dont l’auteur nous dévoile les précisions au fur et à mesure, à l’aide de flashbacks plutôt bien sentis dans l’ensemble. Sur le final, ils sont de plus en plus nombreux et l’ensemble est de plus en plus confus mais c’est peut-être un choix fait délibérément par Mélissa Da Costa pour faire coïncider la trame de son récit avec la confusion de plus en plus grande qui règne dans l’esprit d’Émile.

Difficile d’en dire beaucoup plus sur le parcours d’Émile et Joanne et sur les péripéties qu’ils vivront en cours de route sans trop dévoiler l’intrigue. Sur leur chemin, ils vont faire de belles rencontres et apprendre à se connaître, à force de devoir se faire confiance.
Bien que l’écriture soit très simple, une certaine poésie se dégage du texte par moments et le personnage de Joanne et son rapport au monde est particulièrement intéressant.

Bien que loin de mes standards de lecture, j’ai lu sans déplaisir ce roman qui a semble-t-il connu un certain succès en librairie. Ce qui est somme toute assez mérité au final car il n’est pas évident de parler de ce type de sujet sans tomber dans la noirceur plombante ou la mièvrerie inappropriée. Mélissa Da Costa, dans ce qui est son premier roman qui plus est, a su trouver un bon équilibre tout en nous proposant quelques rebondissements bien trouvés.

Tout le bleu du ciel, de Mélissa Da Costa, Carnets Nord (2019), 654 pages.

Le Gang des rêves est un roman de Luca Di Fulvio paru chez Slatkine & cie en 2016 dans une traduction d’Elsa Damien.
Il est depuis disponible chez Pocket.

51-hr3fvtulRésumé

Ellis Island, New York, 1909.
Cetta Luminita débarque sur le sol américain. Elle a quinze ans, pas un sou en poche et un bébé issu du viol qui l’a amenée à fuir son Italie natale. Le petit Natale a miraculeusement survécu à la douloureuse traversée depuis Naples que Cetta a payée de son corps. Rapidement rebaptisé Christmas par un officier de l’immigration, l’enfant grandira vite dans les rues de New York tandis qu’elle devra se prostituer pour subvenir à leurs besoins, bientôt protégée par Sal, un gangster qui a pitié d’elle. Pour passer le temps et amuser ses camarades, Christmas se met à raconter des histoires et découvre, fasciné, que plus il invente des choses invraisemblables, plus on s’intéresse à lui. Assez vite, il s’invente un gang, les « Diamond Dogs » et des aventures rocambolesques.

1922
La réalité rattrape les calembredaines de Christmas, désormais adolescent, lorsqu’il tombe par hasard sur une jeune fille, mutilée et laissée pour morte sur un trottoir. Il l’amène à l’hôpital. Par la suite, Saul, milliardaire juif et grand-père de Ruth, sera redevable à Christmas d’avoir sauvé sa petite-fille. Quant à Christmas, il n’arrive plus à oublier Ruth.

Mon avis

Les grands lecteurs de polar auront peut-être déjà lu ou entendu parler de Luca Di Fulvio. L’Empailleur a rejoint le catalogue de la Série Noire en 2003 et L’Echelle de Dionysos, thriller atypique et très réussi se déroulant pendant la révolution industrielle, était paru chez Albin Michel en 2007.

Plus de 700 pages en grand format, presque 900 en poche, près de 25h d’écoute en version audio. Que la somme que représente Le Gang des rêves n’effraie pas le lecteur. Car quand il approchera de la fin, gageons qu’il en voudra encore.
L’écriture de l’Italien fait des merveilles du début à la fin. Les personnages sont excellents, l’ambiance du New York de l’époque est parfaitement restituée : on est avec eux dans le Lower East Side des années 1920, à vivre avec curiosité les débuts de la radio, du cinéma parlant, les progrès de la photographie…

On s’attache rapidement à Christmas, Cetta et Ruth, sans doute les trois personnages centraux de l’histoire, mais on apprécie aussi voir évoluer Santos, l’ami fidèle de Christmas, Sal, le gangster au grand cœur sous ses airs de dur-à-cuire ou encore le grand-père Saul. Seul Bill, un tueur en série en cavale permanente n’attire pas une once de sympathie, et ses péripéties, notamment dans le milieu du cinéma, sont sans doute ce qu’il y a de moins passionnant dans Le Gang des rêves.

L’histoire d’amour impossible entre Christmas et Ruth est particulièrement touchante mais pas niaise pour autant. Dans un autre registre, on peut sans doute voir dans l’amour de Christmas pour les histoires une espèce de mise en abyme. Enfin, le roman est une espèce de parabole du rêve américain. Qu’importe sa situation de départ, lorsqu’on a du courage à revendre, une motivation sans faille et beaucoup de bagout, des portes peuvent s’ouvrir…

Roman initiatique, roman d’aventures, roman d’amour, roman noir, roman historique… Le Gang des rêves est avant tout une odyssée hors normes et Luca Di Fulvio un sacré raconteur d’histoires.
A lire cette merveille, on se demande surtout comment Le Gang des rêves a bien pu mettre huit longues années à traverser les Alpes…

Le Gang des rêves (La gang dei sogni, 2008), de Luca Di Fulvio, Slatkine & cie (2016). Traduit de l’italien par Elsa Damien, 720 pages.
Écouté dans la version Audible (2017), interprété par Isabelle Miller, 24h57mn.

Le polar de l’été est un roman de Luc Chomarat initialement paru à La Manufacture de livres en 2017 et réédité ce mois-ci avec une nouvelle couverture.

4147ygezsxlRésumé

Le narrateur est un écrivain anonyme, en vacances à l’île de Ré avec sa nouvelle compagne, ses enfants et une famille d’amis. N’appréciant qu’assez peu l’oisiveté, il compte bien profiter de ce temps libre pour écrire le polar de l’été, celui que toutes les belles femmes s’arracheront bientôt pour le lire, topless, sur la plage, à l’instar des romans de Douglas Kennedy. Seulement, notre homme n’est pas inspiré. Aussi décide-t-il de « réécrire » Pas de vacances pour les durs, un obscur roman noir hardboiled de Paul Terreneuve, lu il y a des décennies dans la bibliothèque paternelle. Aucun exemplaire en vente en ligne ni dans les catalogues de bibliothèque. Pas le choix… Lorsqu’il se décide enfin à abandonner ses proches et l’Atlantique pour se rendre à la maison familiale, le livre en question, horreur, semble avoir disparu !

Mon avis

Écrire un polar, un roman d’espionnage ou un thriller, c’est trop convenu. Luc Chomarat préfère prendre un malin plaisir à s’emparer des codes du genre pour proposer toute autre chose. Après L’espion qui venait du livre où un éditeur entrait dans un roman d’espionnage pour le sauver de la catastrophe industrielle, et avant l’excellent Le dernier thriller norvégien, dans lequel un éditeur français se retrouvait à la fois dans un manuscrit et dans une ville où sévit un tueur en série, paraissait en 2017 Le polar de l’été.

Réédité ce mois-ci par la Manufacture de livres avec un nouvel habillage, Luc Chomarat s’y amusait déjà follement à bousculer ses lecteurs. Virtuose du décalage, professionnel de la mise en abyme, l’auteur a toujours plus d’un tour dans son sac, et de l’humour à revendre. Bien difficile pour le lecteur de savoir où tout ça va le mener, mais quel plaisir de se laisser embarquer par les roublardises de l’écrivain, qui s’amuse sans doute au moins autant que nous à imaginer ces intrigues tordues à souhait.
Vous l’aurez compris, Le polar de l’été n’en est pas vraiment un, et le bouquin tant recherché est l’archétype du MacGuffin. C’est autour de lui que va se dérouler l’intrigue, prétexte à la remontée de souvenirs, à l’évocation du deuil du père ou à des tensions familiales diverses et variées desquelles notre narrateur peine à se dépêtrer.

Un titre drolatique et un auteur malicieux en diable que l’on conseille vivement à ceux qui n’ont pas peur de se faire bousculer… pour leur plus grand plaisir.

Le polar de l’été, de Luc Chomarat, La Manufacture de livres (2017), 208 pages.

L’amitié est un cadeau à se faire est un roman de William Boyle paru il y a quelques jours chez Gallmeister dans une traduction de Simon Baril.

41xb5ttvzmlRésumé

Rena Ruggiero, sémillante sexagénaire, est la veuve de Vic le Tendre, un mafioso ayant péri dans un règlement de comptes il y a bien des années. Lorsque son voisin, Enzio, se montre trop entreprenant malgré des refus répétés, elle l’assomme d’un coup de cendrier. Le croyant mort, elle fuit avec son Impala de collection pour se rendre chez sa fille, Adrienne, avec qui elle est en froid.
Lucia, 15 ans, n’en peut plus des interdits imposés par sa mère (Adrienne) et profite de la moindre occasion pour s’éclipser de la pesante maison familiale. Lorsque la voisine d’en face, Wolfstein, lui propose de boire une ginger ale, elle accepte avec plaisir.
Pendant ce temps-là, Richie, l’amant d’Adrienne, décime une bande rivale et s’échappe avec un demi-million de dollars. Lorsque le mafioso débarque chez elle, les ennuis deviennent inévitables.

Mon avis

Après Gravesend, le Rivages/Noir n°1000 paru en 2016, William Boyle a suivi François Guérif dans sa nouvelle aventure éditoriale chez Gallmeister. Après deux romans se déroulant à Brooklyn où le décor et l’ambiance occupaient une grande place (Tout est brisé et Le témoin solitaire), l’auteur change de registre avec ce trépidant roman choral.
Plus on ajoute de personnages, plus l’exercice peut s’avérer délicat. Pourtant, malgré une demi-douzaine de protagonistes que l’on suit en alternance, William Boyle s’en sort comme un chef. L’histoire gravite autour des trois générations de la famille Ruggiero : Rena, Adrienne et Lucia. Pour autant, on suit de la même façon les autres personnages au gré des chapitres, ce qui permet de se mettre aisément dans la peau de chacun.

« Ça signifie que l’amitié est la plus belle des histoires d’amour. Et que les hommes gâchent tout, mais parfois des climatiseurs leur tombent sur leur putain de tête quand ils marchent dans la rue. »

La figure de Lucia, souhaitant ardemment s’émanciper après avoir été trop longtemps privée de quasiment tout (y compris de sa grand-mère) par une mère castratrice est intéressante. Malgré de nombreuses scènes d’action, de courses-poursuites et quelques morts pas jolies jolies, l’humour est assez présent, notamment lorsque Wolfstein et Mo racontent à Lucia de savoureuses anecdotes en lien avec leur jeunesse d’actrices dans l’industrie pornographique.
Bien que le rythme ne retombe jamais vraiment, William Boyle ne peut s’empêcher de glisser de nombreuses références cinématographiques et littéraires. L’incipit de ce roman nous annonçait la couleur : « Aux bibliothèques et vidéoclubs où j’ai passé mon enfance. »

« Tout ce qu’on fait, toutes les décisions qu’on prend, on essaie juste de ne pas se retrouver avec le cœur brisé, non ? À mon avis, il faut arrêter de vivre avec la peur de souffrir. Il faut savoir affronter ce risque. »

On sent effectivement l’amour de William Boyle pour les histoires et pour ses personnages. Il est certain que ce roman choral survitaminé aux personnages féminins charismatiques pourrait faire un excellent film.

L’Amitié est un cadeau à se faire (A Friend is a Gift You Give Yourself, 2019), de William Boyle, Gallmeister (2020). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Simon Baril, 377 pages.

Marseille 73 est un roman de Dominique Manotti qui vient de paraître dans la collection Équinox des éditions des Arènes.

pol_cover_38219Résumé

Malek Khider, 16 ans, est abattu alors qu’il sortait d’un café marseillais. Trois balles, tirées quasi à bout portant. Le tueur, depuis une Mercedes, ne lui a laissé aucune chance. Pour ses frères, d’origine algérienne comme lui, il n’y a pas à chercher le mobile bien loin : Malek a été tué à cause de son origine. Malgré une hécatombe chez les Maghrébins de Marseille et des environs, la police nie officiellement toute vague de crimes racistes et présente chaque décès comme un cas isolé : tantôt un accident, tantôt un fait divers à mettre sur le compte des activités interlopes du mort.
Une victime adolescente au casier immaculé présentée comme un bandit. Des douilles récupérées sur la scène du crime mystérieusement écrasées et inutilisables. À l’Évêché, quelques policiers dont le commissaire Daquin commencent à avoir des doutes quant à la version officielle.

Mon avis

On ne présente plus Dominique Manotti, agrégée d’histoire, professeur de lycée puis maître de conférences à Paris-VIII, devenue auteure de romans noirs au succès que l’on sait. Après avoir dépeint Paris ou l’est de la France dans des périodes plus contemporaines comme pendant la Seconde Guerre mondiale, ce roman « phocéen » fait suite à Or noir (Série Noire, 2015) bien qu’il puisse se lire indépendamment. On y retrouve le commissaire Daquin, 27 ans, à son premier poste, à la police judiciaire de Marseille. Les amateurs de l’auteur l’auront peut-être déjà croisé, plus âgé et en région parisienne (Sombre sentier, À nos chevaux !, Kop).

Au total, huit morts en quinze jours. Une bonne moyenne d’un mort tous les deux jours. Mais ce sont les chiffres officiels, la réalité est très probablement différente. […] En fait, depuis l’affaire de Grasse, le 12 juin dernier, il y a eu pratiquement tous les jours des incidents violents à Marseille et dans ses environs immédiats dont les victimes sont toutes des Nord-Africains, comme le disent les statistiques officielles, et, pour être plus précis, jusqu’ici, la très grande majorités des victimes sont algériennes. Ces tirs ne doivent sans doute rien au hasard. La guerre d’Algérie n’est pas finie. […]
– Comment se fait-il que la presse n’ait rien répercuté avant ces tout derniers jours ? Et que nous ne soyons pas tous mobilisés pour mettre fin au massacre ? Encore mieux, nous, à la Criminelle, nous ne sommes même pas au courant ? […]
– Grimbert, appelons un chat un chat. Nous sommes confrontés ici à Marseille à une vague de terrorisme anti-immigrés maghrébins, dans le prolongement de la guerre d’Algérie, et sans doute dans le prolongement du terrorisme de l’OAS. Et apparemment, la consigne donnée à la police et à la justice est de regarder ailleurs. Cela ne peut pas être sans conséquence. Les répercussions seront lourdes sur la société, mais aussi sur le fonctionnement de nos services. Vous le savez aussi bien que moi.
Coup de froid dans le bureau.

Dévorer un ouvrage de Dominique Manotti, c’est un plaisir double. Celui de lire un roman noir de grande qualité tout en prenant un cours d’histoire passionnant. Une fois que l’idée de départ est là, l’auteure met en général plus d’un an à se documenter sur la période concernée avant que les personnages s’imposent à elle et de commencer à rédiger (voir ce passionnant entretien avec l’éditeur Aurélien Masson pour les coulisses d’écriture de ce roman). Ce Marseille 73 fait sinistrement écho à des problèmes sociétaux liés au racisme et aux violences étatiques encore bien trop présentes de nos jours. Si la chronologie a été volontairement contractée – les événements évoqués dans le roman se sont déroulés sur cinq ans et non sur quelques mois – rien n’a malheureusement été inventé ou presque, comme le montre ce reportage de la RTBF tourné à Marseille en août 1973, peu après l’assassinat de Ladj Lounes. Malgré l’acuité des références historiques, l’écriture de Dominique Manotti, sans fioritures, est toujours aussi efficace. Certains passages donnent particulièrement envie de voir ce roman un jour adapté au cinéma.

Malgré ce qu’affirme la police, les frères Khider sont persuadés, tout comme le paternel, que Malek n’a trempé dans aucune affaire sordide ayant pu amener à son assassinat. Grâce à Maître Berger, un jeune avocat progressiste rêvant de faire carrière, ils entendent bien le prouver. À l’Évêché, Daquin doit faire avec sa hiérarchie et ses collègues de la Sûreté, pour qui la mort d’un « Algérien » n’est clairement pas la priorité. À Marseille, une grève se prépare pour dénoncer cette vague de violences racistes que l’histoire retiendra sous l’appellation de « ratonnades de 1973« .

Roman noir historique ultradocumenté sans jamais être pédant ni par trop lent, Marseille 73 est plus que jamais d’actualité. Dans cette époque partagée entre le mouvement Black Lives Matter et des dirigeants pour qui le racisme et les violences policières n’existent pas, il n’est guère difficile de se convaincre que ce type de roman est encore nécessaire. Marseille 73 est une œuvre de première nécessité qui continue de démontrer que le talent des grands romanciers, c’est parfois de nous parler d’hier pour évoquer aujourd’hui.

Marseille 73, de Dominique Manotti, Les Arènes/Équinox (2020), 385 pages.

Le manuscrit inachevé est un roman de Franck Thilliez paru chez Fleuve Noir en 2018.

pol_cover_30216Résumé

Un homme force un contrôle des douanes. Après une brève course-poursuite, il perd le contrôle de son véhicule et se tue dans un ravin. Dans le coffre, les douaniers font une macabre découverte : le corps d’une jeune femme, en pièces détachées, dans des sachets hermétiques. Le pire, c’est que les caméras de la station-service où le véhicule venait de s’arrêter sont formelles : le jeune homme décédé dans l’accident n’est pas le propriétaire du véhicule et n’avait sans doute même pas connaissance du contenu du coffre.

Mon avis

Franck Thilliez est un auteur qu’on ne présente plus ici. Recordman du nombre de Prix Polars Pourpres (2005 : La chambre des morts ; 2009 : L’anneau de Moebius ; 2011 : GATACA), il est désormais un auteur reconnu à l’œuvre conséquente, avec pas moins d’une vingtaine de romans depuis 2004, sans oublier de nombreuses nouvelles et quelques scénarii (de BD pour la jeunesse notamment).

Dans Le Manuscrit inachevé, paru au Fleuve noir en 2018, l’auteur nordiste nous proposait une intrigue multiple tortueuse à souhait. On sait que les multiples éléments vont être amenés à s’entrecroiser d’une manière ou d’une autre, ça fait partie des attendus du genre, mais ce qui surprend toujours, c’est cette propension à proposer autant de fausses pistes et de rebondissements.

Ceux qui n’aiment pas le thriller trouveront que c’est mécanique – quasiment tous les chapitres se terminent par un cliffhanger –, que c’est mal écrit – l’auteur ne brille pas par ses figures de style, c’est sûr –, que certains rebondissements ont été vus et revus ailleurs, qu’on n’est pas obligé de trucider des jeunes filles pour écrire un bon polar… Ils n’ont pas tout à fait tort. Qu’à cela ne tienne, on prend quand même son pied à suivre les personnages de ce roman qui en compte un certain nombre. Léane, auteure de thriller et maman d’une adolescente disparue est le personnage central de ce texte, mais peut-être pas le plus réussi. On s’attache notamment à Vic, inspecteur de police quitté par les siens malgré les efforts qu’il fait pour être un bon père/mari/flic.

L’intrigue est tellement efficace qu’on pardonnera assez facilement à l’auteur l’usage de quelques grosses ficelles (beaucoup de cas d’amnésies dans la région) et coïncidences heureuses – on pense notamment à un chien qui n’aboie pas quand on entre par surprise sur sa propriété ou à des lettres manifestement codées qui échappent curieusement à une première inspection.

Très difficile à reposer en cours de route tant le suspense y est redoutable, Le Manuscrit inachevé ravira sans doute les fans de l’auteur et de thrillers bien construits. La toute fin, choix étonnant de la part de Franck Thilliez, ne satisfera sans doute pas tous les lecteurs.

Le manuscrit inachevé, de Franck Thilliez, Fleuve Noir (2018), 528 pages.