Tout le bleu du ciel est un roman de Mélissa Da Costa paru en février 2019 chez Carnets Nord, éditeur qui a malheureusement été contraint de mettre la clef sous la porte depuis (liquidation judiciaire).
Il est depuis peu disponible en Livre de poche.

m02355363242-sourceRésumé

Émile, 26 ans, apprend qu’il est atteint d’une maladie orpheline dégénérative s’apparentant à un Alzheimer précoce. Il va avoir des trous de mémoire, des problèmes à se repérer, de plus en plus de difficultés à pratiquer des choses simples et à se souvenir du nom de ses proches… Son espérance de vie est estimée, au mieux, à deux ans. Ne voulant pas mourir sans souvenirs dans un hôpital, branché à des machines et devant des proches compatissants, Émile décide de profiter au mieux du temps qui lui reste à vivre et de voyager. Mais pour ça, il lui faut trouver un compagnon de voyage. Il met donc une annonce en ligne.

Mon avis

Bien qu’on sache dès les premières lignes comment tout cela va se terminer – par la mort inévitable d’Émile –, on se prend rapidement d’intérêt pour cette histoire assez originale et finalement assez peu larmoyante (c’était une crainte que l’on pouvait avoir à la lecture du résumé et des toutes premières pages). Émile fait donc, via une petite annonce, la connaissance de Joanne, une jeune fille mystérieuse et quasi mutique, toute de noire vêtue, chapeau compris, qui aime s’adonner à la méditation et à la contemplation de la nature. Les personnages et leurs réactions sont globalement très crédibles et on comprend assez aisément leurs choix de vie, provoqué par des évènements divers dont l’auteur nous dévoile les précisions au fur et à mesure, à l’aide de flashbacks plutôt bien sentis dans l’ensemble. Sur le final, ils sont de plus en plus nombreux et l’ensemble est de plus en plus confus mais c’est peut-être un choix fait délibérément par Mélissa Da Costa pour faire coïncider la trame de son récit avec la confusion de plus en plus grande qui règne dans l’esprit d’Émile.

Difficile d’en dire beaucoup plus sur le parcours d’Émile et Joanne et sur les péripéties qu’ils vivront en cours de route sans trop dévoiler l’intrigue. Sur leur chemin, ils vont faire de belles rencontres et apprendre à se connaître, à force de devoir se faire confiance.
Bien que l’écriture soit très simple, une certaine poésie se dégage du texte par moments et le personnage de Joanne et son rapport au monde est particulièrement intéressant.

Bien que loin de mes standards de lecture, j’ai lu sans déplaisir ce roman qui a semble-t-il connu un certain succès en librairie. Ce qui est somme toute assez mérité au final car il n’est pas évident de parler de ce type de sujet sans tomber dans la noirceur plombante ou la mièvrerie inappropriée. Mélissa Da Costa, dans ce qui est son premier roman qui plus est, a su trouver un bon équilibre tout en nous proposant quelques rebondissements bien trouvés.

Tout le bleu du ciel, de Mélissa Da Costa, Carnets Nord (2019), 654 pages.

Le Gang des rêves est un roman de Luca Di Fulvio paru chez Slatkine & cie en 2016 dans une traduction d’Elsa Damien.
Il est depuis disponible chez Pocket.

51-hr3fvtulRésumé

Ellis Island, New York, 1909.
Cetta Luminita débarque sur le sol américain. Elle a quinze ans, pas un sou en poche et un bébé issu du viol qui l’a amenée à fuir son Italie natale. Le petit Natale a miraculeusement survécu à la douloureuse traversée depuis Naples que Cetta a payée de son corps. Rapidement rebaptisé Christmas par un officier de l’immigration, l’enfant grandira vite dans les rues de New York tandis qu’elle devra se prostituer pour subvenir à leurs besoins, bientôt protégée par Sal, un gangster qui a pitié d’elle. Pour passer le temps et amuser ses camarades, Christmas se met à raconter des histoires et découvre, fasciné, que plus il invente des choses invraisemblables, plus on s’intéresse à lui. Assez vite, il s’invente un gang, les « Diamond Dogs » et des aventures rocambolesques.

1922
La réalité rattrape les calembredaines de Christmas, désormais adolescent, lorsqu’il tombe par hasard sur une jeune fille, mutilée et laissée pour morte sur un trottoir. Il l’amène à l’hôpital. Par la suite, Saul, milliardaire juif et grand-père de Ruth, sera redevable à Christmas d’avoir sauvé sa petite-fille. Quant à Christmas, il n’arrive plus à oublier Ruth.

Mon avis

Les grands lecteurs de polar auront peut-être déjà lu ou entendu parler de Luca Di Fulvio. L’Empailleur a rejoint le catalogue de la Série Noire en 2003 et L’Echelle de Dionysos, thriller atypique et très réussi se déroulant pendant la révolution industrielle, était paru chez Albin Michel en 2007.

Plus de 700 pages en grand format, presque 900 en poche, près de 25h d’écoute en version audio. Que la somme que représente Le Gang des rêves n’effraie pas le lecteur. Car quand il approchera de la fin, gageons qu’il en voudra encore.
L’écriture de l’Italien fait des merveilles du début à la fin. Les personnages sont excellents, l’ambiance du New York de l’époque est parfaitement restituée : on est avec eux dans le Lower East Side des années 1920, à vivre avec curiosité les débuts de la radio, du cinéma parlant, les progrès de la photographie…

On s’attache rapidement à Christmas, Cetta et Ruth, sans doute les trois personnages centraux de l’histoire, mais on apprécie aussi voir évoluer Santos, l’ami fidèle de Christmas, Sal, le gangster au grand cœur sous ses airs de dur-à-cuire ou encore le grand-père Saul. Seul Bill, un tueur en série en cavale permanente n’attire pas une once de sympathie, et ses péripéties, notamment dans le milieu du cinéma, sont sans doute ce qu’il y a de moins passionnant dans Le Gang des rêves.

L’histoire d’amour impossible entre Christmas et Ruth est particulièrement touchante mais pas niaise pour autant. Dans un autre registre, on peut sans doute voir dans l’amour de Christmas pour les histoires une espèce de mise en abyme. Enfin, le roman est une espèce de parabole du rêve américain. Qu’importe sa situation de départ, lorsqu’on a du courage à revendre, une motivation sans faille et beaucoup de bagout, des portes peuvent s’ouvrir…

Roman initiatique, roman d’aventures, roman d’amour, roman noir, roman historique… Le Gang des rêves est avant tout une odyssée hors normes et Luca Di Fulvio un sacré raconteur d’histoires.
A lire cette merveille, on se demande surtout comment Le Gang des rêves a bien pu mettre huit longues années à traverser les Alpes…

Le Gang des rêves (La gang dei sogni, 2008), de Luca Di Fulvio, Slatkine & cie (2016). Traduit de l’italien par Elsa Damien, 720 pages.
Écouté dans la version Audible (2017), interprété par Isabelle Miller, 24h57mn.

Le polar de l’été est un roman de Luc Chomarat initialement paru à La Manufacture de livres en 2017 et réédité ce mois-ci avec une nouvelle couverture.

4147ygezsxlRésumé

Le narrateur est un écrivain anonyme, en vacances à l’île de Ré avec sa nouvelle compagne, ses enfants et une famille d’amis. N’appréciant qu’assez peu l’oisiveté, il compte bien profiter de ce temps libre pour écrire le polar de l’été, celui que toutes les belles femmes s’arracheront bientôt pour le lire, topless, sur la plage, à l’instar des romans de Douglas Kennedy. Seulement, notre homme n’est pas inspiré. Aussi décide-t-il de « réécrire » Pas de vacances pour les durs, un obscur roman noir hardboiled de Paul Terreneuve, lu il y a des décennies dans la bibliothèque paternelle. Aucun exemplaire en vente en ligne ni dans les catalogues de bibliothèque. Pas le choix… Lorsqu’il se décide enfin à abandonner ses proches et l’Atlantique pour se rendre à la maison familiale, le livre en question, horreur, semble avoir disparu !

Mon avis

Écrire un polar, un roman d’espionnage ou un thriller, c’est trop convenu. Luc Chomarat préfère prendre un malin plaisir à s’emparer des codes du genre pour proposer toute autre chose. Après L’espion qui venait du livre où un éditeur entrait dans un roman d’espionnage pour le sauver de la catastrophe industrielle, et avant l’excellent Le dernier thriller norvégien, dans lequel un éditeur français se retrouvait à la fois dans un manuscrit et dans une ville où sévit un tueur en série, paraissait en 2017 Le polar de l’été.

Réédité ce mois-ci par la Manufacture de livres avec un nouvel habillage, Luc Chomarat s’y amusait déjà follement à bousculer ses lecteurs. Virtuose du décalage, professionnel de la mise en abyme, l’auteur a toujours plus d’un tour dans son sac, et de l’humour à revendre. Bien difficile pour le lecteur de savoir où tout ça va le mener, mais quel plaisir de se laisser embarquer par les roublardises de l’écrivain, qui s’amuse sans doute au moins autant que nous à imaginer ces intrigues tordues à souhait.
Vous l’aurez compris, Le polar de l’été n’en est pas vraiment un, et le bouquin tant recherché est l’archétype du MacGuffin. C’est autour de lui que va se dérouler l’intrigue, prétexte à la remontée de souvenirs, à l’évocation du deuil du père ou à des tensions familiales diverses et variées desquelles notre narrateur peine à se dépêtrer.

Un titre drolatique et un auteur malicieux en diable que l’on conseille vivement à ceux qui n’ont pas peur de se faire bousculer… pour leur plus grand plaisir.

Le polar de l’été, de Luc Chomarat, La Manufacture de livres (2017), 208 pages.

L’amitié est un cadeau à se faire est un roman de William Boyle paru il y a quelques jours chez Gallmeister dans une traduction de Simon Baril.

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Rena Ruggiero, sémillante sexagénaire, est la veuve de Vic le Tendre, un mafioso ayant péri dans un règlement de comptes il y a bien des années. Lorsque son voisin, Enzio, se montre trop entreprenant malgré des refus répétés, elle l’assomme d’un coup de cendrier. Le croyant mort, elle fuit avec son Impala de collection pour se rendre chez sa fille, Adrienne, avec qui elle est en froid.
Lucia, 15 ans, n’en peut plus des interdits imposés par sa mère (Adrienne) et profite de la moindre occasion pour s’éclipser de la pesante maison familiale. Lorsque la voisine d’en face, Wolfstein, lui propose de boire une ginger ale, elle accepte avec plaisir.
Pendant ce temps-là, Richie, l’amant d’Adrienne, décime une bande rivale et s’échappe avec un demi-million de dollars. Lorsque le mafioso débarque chez elle, les ennuis deviennent inévitables.

Mon avis

Après Gravesend, le Rivages/Noir n°1000 paru en 2016, William Boyle a suivi François Guérif dans sa nouvelle aventure éditoriale chez Gallmeister. Après deux romans se déroulant à Brooklyn où le décor et l’ambiance occupaient une grande place (Tout est brisé et Le témoin solitaire), l’auteur change de registre avec ce trépidant roman choral.
Plus on ajoute de personnages, plus l’exercice peut s’avérer délicat. Pourtant, malgré une demi-douzaine de protagonistes que l’on suit en alternance, William Boyle s’en sort comme un chef. L’histoire gravite autour des trois générations de la famille Ruggiero : Rena, Adrienne et Lucia. Pour autant, on suit de la même façon les autres personnages au gré des chapitres, ce qui permet de se mettre aisément dans la peau de chacun.

« Ça signifie que l’amitié est la plus belle des histoires d’amour. Et que les hommes gâchent tout, mais parfois des climatiseurs leur tombent sur leur putain de tête quand ils marchent dans la rue. »

La figure de Lucia, souhaitant ardemment s’émanciper après avoir été trop longtemps privée de quasiment tout (y compris de sa grand-mère) par une mère castratrice est intéressante. Malgré de nombreuses scènes d’action, de courses-poursuites et quelques morts pas jolies jolies, l’humour est assez présent, notamment lorsque Wolfstein et Mo racontent à Lucia de savoureuses anecdotes en lien avec leur jeunesse d’actrices dans l’industrie pornographique.
Bien que le rythme ne retombe jamais vraiment, William Boyle ne peut s’empêcher de glisser de nombreuses références cinématographiques et littéraires. L’incipit de ce roman nous annonçait la couleur : « Aux bibliothèques et vidéoclubs où j’ai passé mon enfance. »

« Tout ce qu’on fait, toutes les décisions qu’on prend, on essaie juste de ne pas se retrouver avec le cœur brisé, non ? À mon avis, il faut arrêter de vivre avec la peur de souffrir. Il faut savoir affronter ce risque. »

On sent effectivement l’amour de William Boyle pour les histoires et pour ses personnages. Il est certain que ce roman choral survitaminé aux personnages féminins charismatiques pourrait faire un excellent film.

L’Amitié est un cadeau à se faire (A Friend is a Gift You Give Yourself, 2019), de William Boyle, Gallmeister (2020). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Simon Baril, 377 pages.

Marseille 73 est un roman de Dominique Manotti qui vient de paraître dans la collection Équinox des éditions des Arènes.

pol_cover_38219Résumé

Malek Khider, 16 ans, est abattu alors qu’il sortait d’un café marseillais. Trois balles, tirées quasi à bout portant. Le tueur, depuis une Mercedes, ne lui a laissé aucune chance. Pour ses frères, d’origine algérienne comme lui, il n’y a pas à chercher le mobile bien loin : Malek a été tué à cause de son origine. Malgré une hécatombe chez les Maghrébins de Marseille et des environs, la police nie officiellement toute vague de crimes racistes et présente chaque décès comme un cas isolé : tantôt un accident, tantôt un fait divers à mettre sur le compte des activités interlopes du mort.
Une victime adolescente au casier immaculé présentée comme un bandit. Des douilles récupérées sur la scène du crime mystérieusement écrasées et inutilisables. À l’Évêché, quelques policiers dont le commissaire Daquin commencent à avoir des doutes quant à la version officielle.

Mon avis

On ne présente plus Dominique Manotti, agrégée d’histoire, professeur de lycée puis maître de conférences à Paris-VIII, devenue auteure de romans noirs au succès que l’on sait. Après avoir dépeint Paris ou l’est de la France dans des périodes plus contemporaines comme pendant la Seconde Guerre mondiale, ce roman « phocéen » fait suite à Or noir (Série Noire, 2015) bien qu’il puisse se lire indépendamment. On y retrouve le commissaire Daquin, 27 ans, à son premier poste, à la police judiciaire de Marseille. Les amateurs de l’auteur l’auront peut-être déjà croisé, plus âgé et en région parisienne (Sombre sentier, À nos chevaux !, Kop).

Au total, huit morts en quinze jours. Une bonne moyenne d’un mort tous les deux jours. Mais ce sont les chiffres officiels, la réalité est très probablement différente. […] En fait, depuis l’affaire de Grasse, le 12 juin dernier, il y a eu pratiquement tous les jours des incidents violents à Marseille et dans ses environs immédiats dont les victimes sont toutes des Nord-Africains, comme le disent les statistiques officielles, et, pour être plus précis, jusqu’ici, la très grande majorités des victimes sont algériennes. Ces tirs ne doivent sans doute rien au hasard. La guerre d’Algérie n’est pas finie. […]
– Comment se fait-il que la presse n’ait rien répercuté avant ces tout derniers jours ? Et que nous ne soyons pas tous mobilisés pour mettre fin au massacre ? Encore mieux, nous, à la Criminelle, nous ne sommes même pas au courant ? […]
– Grimbert, appelons un chat un chat. Nous sommes confrontés ici à Marseille à une vague de terrorisme anti-immigrés maghrébins, dans le prolongement de la guerre d’Algérie, et sans doute dans le prolongement du terrorisme de l’OAS. Et apparemment, la consigne donnée à la police et à la justice est de regarder ailleurs. Cela ne peut pas être sans conséquence. Les répercussions seront lourdes sur la société, mais aussi sur le fonctionnement de nos services. Vous le savez aussi bien que moi.
Coup de froid dans le bureau.

Dévorer un ouvrage de Dominique Manotti, c’est un plaisir double. Celui de lire un roman noir de grande qualité tout en prenant un cours d’histoire passionnant. Une fois que l’idée de départ est là, l’auteure met en général plus d’un an à se documenter sur la période concernée avant que les personnages s’imposent à elle et de commencer à rédiger (voir ce passionnant entretien avec l’éditeur Aurélien Masson pour les coulisses d’écriture de ce roman). Ce Marseille 73 fait sinistrement écho à des problèmes sociétaux liés au racisme et aux violences étatiques encore bien trop présentes de nos jours. Si la chronologie a été volontairement contractée – les événements évoqués dans le roman se sont déroulés sur cinq ans et non sur quelques mois – rien n’a malheureusement été inventé ou presque, comme le montre ce reportage de la RTBF tourné à Marseille en août 1973, peu après l’assassinat de Ladj Lounes. Malgré l’acuité des références historiques, l’écriture de Dominique Manotti, sans fioritures, est toujours aussi efficace. Certains passages donnent particulièrement envie de voir ce roman un jour adapté au cinéma.

Malgré ce qu’affirme la police, les frères Khider sont persuadés, tout comme le paternel, que Malek n’a trempé dans aucune affaire sordide ayant pu amener à son assassinat. Grâce à Maître Berger, un jeune avocat progressiste rêvant de faire carrière, ils entendent bien le prouver. À l’Évêché, Daquin doit faire avec sa hiérarchie et ses collègues de la Sûreté, pour qui la mort d’un « Algérien » n’est clairement pas la priorité. À Marseille, une grève se prépare pour dénoncer cette vague de violences racistes que l’histoire retiendra sous l’appellation de « ratonnades de 1973« .

Roman noir historique ultradocumenté sans jamais être pédant ni par trop lent, Marseille 73 est plus que jamais d’actualité. Dans cette époque partagée entre le mouvement Black Lives Matter et des dirigeants pour qui le racisme et les violences policières n’existent pas, il n’est guère difficile de se convaincre que ce type de roman est encore nécessaire. Marseille 73 est une œuvre de première nécessité qui continue de démontrer que le talent des grands romanciers, c’est parfois de nous parler d’hier pour évoquer aujourd’hui.

Marseille 73, de Dominique Manotti, Les Arènes/Équinox (2020), 385 pages.

Le manuscrit inachevé est un roman de Franck Thilliez paru chez Fleuve Noir en 2018.

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Un homme force un contrôle des douanes. Après une brève course-poursuite, il perd le contrôle de son véhicule et se tue dans un ravin. Dans le coffre, les douaniers font une macabre découverte : le corps d’une jeune femme, en pièces détachées, dans des sachets hermétiques. Le pire, c’est que les caméras de la station-service où le véhicule venait de s’arrêter sont formelles : le jeune homme décédé dans l’accident n’est pas le propriétaire du véhicule et n’avait sans doute même pas connaissance du contenu du coffre.

Mon avis

Franck Thilliez est un auteur qu’on ne présente plus ici. Recordman du nombre de Prix Polars Pourpres (2005 : La chambre des morts ; 2009 : L’anneau de Moebius ; 2011 : GATACA), il est désormais un auteur reconnu à l’œuvre conséquente, avec pas moins d’une vingtaine de romans depuis 2004, sans oublier de nombreuses nouvelles et quelques scénarii (de BD pour la jeunesse notamment).

Dans Le Manuscrit inachevé, paru au Fleuve noir en 2018, l’auteur nordiste nous proposait une intrigue multiple tortueuse à souhait. On sait que les multiples éléments vont être amenés à s’entrecroiser d’une manière ou d’une autre, ça fait partie des attendus du genre, mais ce qui surprend toujours, c’est cette propension à proposer autant de fausses pistes et de rebondissements.

Ceux qui n’aiment pas le thriller trouveront que c’est mécanique – quasiment tous les chapitres se terminent par un cliffhanger –, que c’est mal écrit – l’auteur ne brille pas par ses figures de style, c’est sûr –, que certains rebondissements ont été vus et revus ailleurs, qu’on n’est pas obligé de trucider des jeunes filles pour écrire un bon polar… Ils n’ont pas tout à fait tort. Qu’à cela ne tienne, on prend quand même son pied à suivre les personnages de ce roman qui en compte un certain nombre. Léane, auteure de thriller et maman d’une adolescente disparue est le personnage central de ce texte, mais peut-être pas le plus réussi. On s’attache notamment à Vic, inspecteur de police quitté par les siens malgré les efforts qu’il fait pour être un bon père/mari/flic.

L’intrigue est tellement efficace qu’on pardonnera assez facilement à l’auteur l’usage de quelques grosses ficelles (beaucoup de cas d’amnésies dans la région) et coïncidences heureuses – on pense notamment à un chien qui n’aboie pas quand on entre par surprise sur sa propriété ou à des lettres manifestement codées qui échappent curieusement à une première inspection.

Très difficile à reposer en cours de route tant le suspense y est redoutable, Le Manuscrit inachevé ravira sans doute les fans de l’auteur et de thrillers bien construits. La toute fin, choix étonnant de la part de Franck Thilliez, ne satisfera sans doute pas tous les lecteurs.

Le manuscrit inachevé, de Franck Thilliez, Fleuve Noir (2018), 528 pages.

Noyade est un roman de J. P. Smith paru il y a quelques jours à la Série Noire.

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Jeune adulte, Alex Mason a travaillé dans un camp de vacances où il apprenait à des jeunes garçons à nager. Le jour de l’examen de natation, exaspéré par ses pleurs, il décide de laisser Joey Proctor, 8 ans, sur le radeau d’où s’élançaient les enfants en lui disant qu’il faudra bien qu’il finisse par nager s’il souhaite rentrer. Seulement, il l’y oublie et Joey ne rentre pas au camp. Malgré les battues des environs, les plongées dans le lac, l’enquête n’aboutit à rien, Joey ne sera jamais retrouvé. Alex a toujours tu l’épisode du radeau.
Vingt ans plus tard, riche promoteur bien installé à Manhattan, Alex est victime de drôles de blagues à son domicile. Du sang est versé dans sa piscine. Des photos compromettantes sont envoyées à son épouse. Une intrusion est constatée… Pour la police, tout cela semble être l’œuvre de quelqu’un qui cherche à se venger. Et si Joey était encore en vie ?

Mon avis

Septième roman de J. P. Smith, Noyade est seulement le premier à sortir en France, dans cette traduction de Philippe Loubat-Delranc (traducteur de Thomas H. Cook et Don Winslow entre autres).
Il s’agit d’un thriller de facture classique, intéressant à bien des égards mais qui peine à passionner de bout en bout. Le départ est assez lent mais saupoudré d’une touche de surnaturel – la légende de John Otis, le voleur d’enfants, que les moniteurs racontent au coin du feu pour effrayer les campeurs en herbe – bienvenue, eu égard aux événements survenus par la suite. La personnalité même d’Alex – richissime homme d’affaires imbu de lui-même – ainsi que son attitude envers Joey n’incitent pas à faire s’émouvoir le lecteur de ce qu’il traverse. Le suspense monte crescendo une fois qu’Alex comprend que ce qui lui arrive pourrait avoir un rapport avec la disparition de Joey et qu’il commence à craindre, non seulement pour lui-même, mais aussi pour ses proches. Hormis quelques passages dispensables sur la teneur des affaires immobilières d’Alex, le récit devient assez haletant et l’on est bien curieux de connaître le fin mot de l’histoire. C’est là mal connaître J. P. Smith, qui décide de se jouer des codes du thriller classique et de ne pas livrer toutes les réponses attendues, tout en ne ménageant pas ses protagonistes.

Finalement plus original que le résumé ne le laisse penser, Noyade est un honnête thriller qui, s’il n’est pas dépourvu de certaines qualités, peine à convaincre totalement.

Noyade (The Drowning, 2019) de J. P. Smith, Gallimard/Série Noire (2020). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Philippe Loubat-Delranc, 384 pages.

Mauvaise graine est un roman de Nicolas Jaillet qui paraît ce jour à la Manufacture de livres.

41d2m1zxzdlRésumé

Julie est une jeune professeur des écoles sans histoire. D’ailleurs, le célibat lui pèse et elle ne serait pas contre une histoire, n’importe laquelle. Suite à une soirée arrosée, elle se réveille avec une gueule de bois épouvantable. Les vomissements durent. Peut-être une gastro ? Oui, mais une gastro qui dure une semaine, c’est quand même curieux. Prise d’un doute, elle va acheter un test de grossesse qui lui révèle que de doutes là-dessus, il n’y en a pas. Enceinte bien que sans aucun souvenir de quelque acte charnel que ce soit, Julie est sous le choc. Et commence à ressentir d’étranges sensations dans son corps que la grossesse seule, ne semble pas expliquer.

Mon avis

Auteur du roman noir Sansalina, du thriller d’anticipation Nous les maîtres du monde et de quelques romans pour la jeunesse, Nicolas Jaillet débarque à la Manufacture de livres avec ce titre haut en couleur. Se jouant des codes littéraires, il s’amuse comme un gamin à brouiller les pistes. L’histoire démarre de manière très classique, presque trop, mais on sait que ça ne va pas durer. Après la prise de conscience de sa grossesse, Julie se met à développer d’étranges pouvoirs. Dès lors, elle comprend qu’elle est recherchée par des personnes qui ne lui veulent pas du bien. Le roman devient alors une course-poursuite impétueuse qui flirte entre thriller et espionnage mâtiné de fantastique. Après un départ un peu lent, le temps de poser les choses et de faire germer le mystère, le rythme s’emballe et devient irrespirable jusqu’à la toute fin, offrant d’innombrables scènes d’action au passage, dont quelques-unes pas piquées des hannetons. Les tenants du réalisme à tout crin y trouveront des choses à redire, les autres se régaleront avec au menu quelques scènes de baston improbables mettant aux prises une femme enceinte jusqu’aux dents et des méchants prêts à tout pour garder certaines choses secrètes.

Efficace en diable et drolatique, Mauvaise graine est un sympathique roman qui se lit d’une traite et avec une certaine jubilation. On regrettera simplement de ne pas s’être attaché davantage à Julie, personnage un brin terne malgré tout ce qui lui arrive.

Mauvaise graine, de Nicolas Jaillet, La Manufacture de livres (2020), 288 pages.

Or, encens et poussière est un roman de Valerio Varesi paru chez Agullo il y a quelques jours dans une traduction de Florence Rigollet.

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Le commissaire Soneri est appelé en catastrophe pour aider des collègues à s’y retrouver dans un carambolage géant sur l’autoroute, non loin de Parme. Il est le seul à connaître sur le bout des doigts cette zone de la plaine du Pô où le brouillard est à couper au couteau. Dans cette purée de pois, les secours peinent à faire le nécessaire, des camions sont renversés, des vaches et des taureaux divaguent, des gitans seraient en train de piller les environs, des coups de feu se font entendre. En parcourant les environs, Soneri trouve par hasard dans un fossé le cadavre carbonisé d’une jeune femme. Quelqu’un a profité de la confusion et du brouillard pour se débarrasser d’un corps. Reste à trouver qui.

Mon avis

Les éditions Agullo nous avaient permis de faire la connaissance du commissaire Soneri en 2016 avec Le Fleuve des brumes. À raison d’un titre par an, nous en sommes déjà au cinquième épisode de cette excellente série qui en compte déjà quinze de l’autre côté des Alpes. Dans cet opus dont les conditions météo dantesques du début rappellent quelque peu sa première aventure traduite (Le Fleuve des brumes est en vérité la quatrième enquête de Soneri), notre Maigret italien est rapidement confronté à une double enquête. D’un côté, il y a cette jeune femme brûlée retrouvée à proximité d’un camp de gitans. De l’autre, un vieillard est retrouvé mort à la gare routière de Parme, dans un car en provenance de Bucarest. En plus de ça, Angela, sa compagne, semble de plus en plus distante et Soneri la soupçonne de voir quelqu’un d’autre.

« Après avoir raccroché, Soneri ramena Juvara à la Questure et décida d’en finir avec le boulot. La faim le conduisit au bar à vins. Bruno lui servit un assortiment de charcuterie : culaccia, épaule cuite, coppa et jambon cru, accompagné de torta fritta, de copeaux de grana extra vieux et d’une bouteille de bonarda. La bonne chère, son psychotrope de prédilection, lui redonnerait des forces. Alors que Soneri était au comble du bien-être, le cerveau légèrement embrumé par le vin, son téléphone sonna. »

Tout ce qui fait le succès de la série de grande qualité de Valerio Varesi est une fois de plus au rendez-vous. La double intrigue est efficace, avec son lot de fausses pistes, de rebondissements bien sentis et un final réussi. Soneri est toujours aussi attachant malgré son côté bougon et ses accès de mélancolie. On fait la connaissance d’un excellent personnage secondaire : Sbarazza est un marquis ruiné qui conserve une apparence impeccable et qui, dans le restaurant favori de Soneri, s’assoit à la table des belles femmes qui ont laissé à manger pour finir les reliefs de leur repas. Perspicace et philosophe, il va aider Soneri à y voir plus clair à tous les niveaux. Et pour joindre l’utile à l’agréable, il est d’une excellente compagnie pour partager ce que la gastronomie parmesane offre de meilleur, le commissaire étant adepte de bons plats et de bons vins. Cerise sur le gâteau, l’humour est plus présent dans ce roman, notamment dans les taquineries que Juvara, son jeune adjoint, adresse au commissaire en raison de son inintérêt pour les nouvelles technologies.

Comme en Italie, Soneri s’est désormais bien installé dans le paysage du polar francophone, grâce aux éditions Agullo et aux belles traductions de Florence Rigollet. Tous les ans, c’est un véritable plaisir que de retrouver la nouvelle enquête du commissaire, et celle-ci, au moins aussi bonne que les précédentes, ne déroge pas à la règle.

Or, encens et poussière (Oro, incenso e polvere, 2007), de Valerio Varesi, Agullo/Noir (2020). Traduit de l’italien par Florence Rigollet, 297 pages.

Calme plat (Dead Calm) est un roman de Charles Williams paru en 1963 et réédité cette semaine par Gallmeister dans une nouvelle traduction de Laura Derajinski.

51v2relr9ulRésumé

Ingram et Rae sont en lune de miel sur un voilier, en plein océan Pacifique. Pétole. Pas le moindre souffle d’air. Mais qu’importe, la traversée n’en sera que plus longue à savourer.
De manière tout à fait improbable, un canot s’approche, avec à son bord un jeune homme. Arrivé à bord du voilier, affolé, il peine à raconter son histoire. Il serait le seul survivant de son bateau. Les autres auraient été décimés par une intoxication alimentaire et le navire prendrait l’eau. Une fois l’homme endormi, Ingram, qui peine à le croire, décide d’en avoir le cœur net. Grossière erreur.

Mon avis

Après Le Bikini de diamants (Fantasia chez les ploucs) et Hot Spot (précédemment Je t’attends au tournant), les éditions Gallmeister poursuivent de donner une seconde vie à l’œuvre de Charles Williams. Dead Calm, paru en 1963 était devenu Sang sur mer d’huile à la Série Noire en 1965 avant d’être réédité sous le titre Calme blanc en 1997. Il s’agit ici d’une nouvelle traduction signée Laura Derajinski.
Les vieux de la vieille du polar ne découvriront sans doute pas grand-chose ici tant Charles Williams, auteur à la quinzaine de romans pour la plupart adaptés au cinéma, fait figure de référence.

Pour ceux qui ne l’ont encore jamais lu, ce dépoussiérage par les éditions Gallmeister est une excellente idée. Les couvertures sont réussies et les traductions fort agréables. Calme plat est un roman à suspense bien construit, qui fait douter le lecteur quant aux véritables motivations des uns et des autres. Ils semblent tous avoir une part d’ombre et être moins francs qu’ils ne veulent s’en donner l’air. La psychologie des personnages est très travaillée. Le style est efficace, sans fioritures. Hormis quelques rares passages un brin bavards, le rythme est trépidant et l’on ne voit pas passer le temps à bord de ces deux voiliers, qui font de ce roman une espèce de huis clos malgré l’immensité de l’océan. Opérateur radio pour la marine marchande dans sa jeunesse, l’auteur a bourlingué sur toutes les mers du monde. On le sent particulièrement à l’aise à décrire les bateaux et à expliquer par ses personnages les rudiments de la navigation hauturière.

On prend du plaisir à voir ces personnages tenter de survivre malgré les conditions et leurs « compagnons » dont les intentions ne sont pas toujours des plus louables. Gageons que beaucoup de lecteurs n’ayant pas encore dévoré Charles Williams prendront plaisir à découvrir son œuvre par ces nouvelles traductions parues dans la collection Totem. Trois sont parues à ce jour. En attendant de prochaines ?

Calme plat (Dead Calm, 1963), de Charles Williams, Gallmeister/Totem (2020). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski, 272 pages.